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Archistorm : Amacario a été activé dans des contextes très différents : gare désaffectée à Florence, galerie d'art et aujourd'hui dans le grand espace du CAPC. Il y a un monde entre l'expérience originaire du Campo Boario à Rome où les hamacs avaient été suspendus dehors pour une nuit afin d'expérimenter ce que Stalker appelle “ l'état d'appréhension urbaine ” et l'installation du CAPC.
Thierry Davila : C'est toujours un type de travail qui est aménagé dans un contexte précis. Tel que tu le vois aujourd'hui dans la nef, il n'a jamais existé ailleurs, même s'ils ont repris les draps et les cordes de l'œuvre qu'ils ont montrée à Florence. Le travail est ici tout à fait renouvelé, parce qu'il s'inscrit dans une histoire particulière. Nous avons donc souhaité mettre en œuvre dans le cadre d'une architecture très massive, très monumentale, très figée et très belle, quelque chose de “ bricolé ” dans une certaine mesure, quelque chose de léger, de très fluide pour voir comment ça réagissait, sachant qu'il y a la composante matérielle de l'œuvre que nous avons sous les yeux mais aussi quelque chose que l'on ne maîtrise absolument pas, l'autre grande composante de cette œuvre qu'est le public. Le jour du vernissage, j'ai eu l'impression d'être dans un lieu qui n'était pas du tout un musée mais qui était vraiment un espace de jeu, un espace de rencontre, un espace de joie, un espace de vie comme peu de fois j'en ai vu à l'œuvre dans un musée justement. Ils ont transfiguré le musée, c'est assez fort je trouve...
Beaucoup de personnes qui connaissaient leur travail ont été surprises de voir Amacario dans le grand espace plutôt qu'à l'extérieur, un peu comme si le musée avait plus ou moins incité les Stalker à produire un objet. N'y-a-t-il pas un risque que ce travail soit absorbé par le musée et se réduise à une mise en scène du public sans véritables surprises, comme on en voit beaucoup dans l'art d'aujourd'hui ?
Nous avions pensé à l'origine avec les Stalker montrer cette œuvre à l'extérieur. Nous sommes allés au marché des Capucins, nous avons imaginé d'autres espaces dans la ville mais c'était très compliqué, car il ne suffit pas de mettre quelque chose dans un endroit et de le laisser là : il faut s'en occuper, il faut le garder. Cela implique par conséquent un certain nombre de contraintes très difficilement manipulables le temps d'une exposition qui dure quasiment quatre mois. Il y avait la nef qui était disponible et finalement c'était bien de faire se rejoindre les deux, c'est-à-dire cette œuvre et la nef. En effet, le problème des Stalker n'est pas forcément le problème de la critique du musée, ce n'est pas le problème de dire l'institution est mauvaise, la vérité est dans la rue. Leur question est à mon sens la suivante : donnez-nous les moyens d'être à chaque fois en position de créer des situations nouvelles. Or il n'y a pas de lieu idéal pour les créer. Il y a des lieux chaque fois différents : cela peut être cette gare désaffectée de Florence, un appartement, un musée au sens très institutionnel du terme. Ils ont eu raison de prendre le risque d'être dans un lieu institutionnel parce que c'est l'espace qui compte et c'est dans cet espace-là, dans l'espace d'action de l'œuvre, son espace de vie, que la vérité de l'œuvre éclate. Il n'y a pas de contradiction par rapport à leur travail à eux, dans la mesure où il consiste à trouver dans toutes les situations possibles et imaginables à un moment donné, des solutions pour que ces situations-là deviennent des situations de jeu, des situations créatives, des situations de rencontre qui permettent de produire de la fluidité, de la mobilité, de l'échange.
Vous avez mis volontairement en avant l'aspect formel de la proposition ne serait-ce que par le choix de l'éclairage artificiel. Personnellement je ne vois pas cette œuvre du point de vue de sa beauté, ce n'est pas sa nature, il me semble.
Cette œuvre pour moi est bien au contraire une forme en soi. Il y a un aspect sculptural qui est assez fort et pas du tout contradictoire avec l'interactivité que l'œuvre engendre. L'œuvre est un lien entre plusieurs parties de l'espace. Elle est en même temps un lien entre les gens qui sont dans cet espace : c'est une sorte de solution idéale, à la foi sculpturale et participative. Une solution qui existe comme ça d'une manière plastique et une solution qui existe avec les gens. C'est une œuvre un peu miraculeuse qui est à la fois du côté de la sculpture et de la vie de tous les jours...
Pour ce qui concerne l'éclairage, il y a eu plusieurs essais de lumière et Stalker, à ma grande surprise, a choisi l'éclairage artificiel. Ils ont mis en avant l'aspect visuel et très sculptural de l'œuvre. C'est un choix que je conteste un peu mais je le respecte. Ils auraient dû ajouter un éclairage naturel car lorsque l'on met la lumière du jour, cela rend l'œuvre encore plus légère, encore plus bucolique, comme une sorte de jardin d'hiver au moment où la lumière du jour tombe.
J'aimerais aborder la commande publique faite à Stalker pour le tramway bordelais. C'est je crois leur premier objet permanent.
Les coupe-vents du tramway doivent se voir en situation : on ne voit bien la carte, on ne la voit agir, que lorsque les gens se trouvent derrière et remplissent les vides. Ce sont les gens qui font apparaître le monde, c'est leur circulation qui le révèle.
La première fois que j'ai vu le bleu des océans, j'ai cru qu'il s'agissait de restes d'emballage protégeant les vitres .
Cela prouve que l'œuvre n'a pas une évidence visuelle. Elle est troublante.
Peut-on parler des premiers projets proposés avant les coupe-vents ?
Le projet antérieur qui a été révoqué consistait à faire des panneaux sur lesquels les gens auraient pu écrire. Les élus ont refusé. Les Stalker ont revu leur copie sachant qu'ils gardaient la possibilité d'intervenir sur les panneaux, autrement dit, la possibilité d'apparaître sur tout le trajet, sur toutes les lignes du tramway, ce qui est assez formidable. Ils ont donc imaginé autre chose qui a été acceptée par les élus et dont on parlait à l'instant. Pour les gens qui trouvent ce projet un peu décevant, il faut quand même voir qu'ils ont dû passer par une somme de contraintes assez incroyable : contraintes politiques, techniques, contraintes de sécurité et de faisabilité... L'œuvre correspond à leur univers, à leur monde à eux et elle s'intègre de mieux en mieux dans le contexte urbain.
Les Stalker ont une définition de l'espace public beaucoup plus fluide, transitoire, mouvante. Dans leurs derniers projets publics, ils se définissent comme des “ catalyseurs urbains ” qui s'appuient sur un contexte relationnel, territorial, voire politique, afin de chercher à mettre en relation, “ impulser de l'énergie, de la vitesse à quelque chose qui existe déjà 1 ”. Il y a une dimension nettement participative : ils parlent “ d'architecture relationnelle ”. Il me semble donc difficile de comprendre la raison de ce projet pour le tramway quand on sait que la commande publique en France n'est pas du tout démocratique dans le sens où elle n'implique que les élus, quelques experts en art et pas les habitants d'un quartier, les usagers du tramway par exemple.
Vous connaissez les règles de la commande publique, elles sont draconiennes et c'était à prendre ou à laisser. Ou ils faisaient quelque chose qui les intéressait dans la mesure où c'était une œuvre en réseau donc c'était vraiment important de marquer l'ensemble du territoire de la communauté urbaine de Bordeaux ou bien ils ne faisaient aucune intervention. Je pense qu'ils ont choisi la solution la plus difficile et ce qui les a stimulés, c'est de pouvoir faire signe sur un ensemble de parcours, de territoires.
Où en est le projet d' Observatoire Nomade pour Bordeaux ?
Il devrait avoir lieu en mai en collaboration avec l'école d'architecture, l'école des beaux-arts et d'autres participants. Il s'agirait de marcher pendant deux ou trois jours sur la rive droite du côté du bec d'Ambes et de séjourner sur place dans cet espace intermédiaire entre la ville et le paysage stricto-sensu . L'idée serait de conclure le projet Stalker dans la nef du musée par une grande fête, parce que c'est aussi le sens du travail des Stalker. Le sens du travail c'est aussi le jeu : jouer à être des individus sur la terre, jouer à habiter la terre et surtout jouer à faire des gestes sur la terre. C'est rare de faire des gestes : comment faire des gestes, à partir de quand fait-on des gestes ? Et la question encore plus difficile : comment faire des gestes à plusieurs ?
Propos recueillis par Frédéric Oyharçabal
Notes
1 Propos tenus par les Stalker lors d'une conférence au capcMusée d'art contemporain de Bordeaux, le 5 février 2004.
On peut citer comme exemples de projets relevant de cet état d'esprit, les actions menées à plusieurs reprises par le collectif au sein du Campo Boario en 2000 : il s'agit d'un terrain de plusieurs hectares situé près des anciens murs de la ville de Rome où cohabitent différentes communautés (Sénégalais, Kurdes, Gitans, militants de gauche). Deux exemples d'actions : la création d' Ararat , centre culturel multiethnique, et Pranzo Boario qui a consisté à organiser un repas avec toutes les communautés et dont le déroulement a suivi plusieurs étapes : tracé d'un cercle au sol, disposition des tables et repas. Chacun avait préparé sa spécialité culinaire. Par un heureux hasard, les tables se trouvaient toutes être blanches !
Voir : Thierry Davila, Marcher, Créer. Déplacements, flâneries, dérives dans l'art de la fin du XXe siècle , Editions du Regard, Paris, 2002, pp. 117-155. |