APOLOGIE DU CIRCUIT COURT PAR MARC WARNERY, REICHEN ET ROBERT & ASSOCIÉS

HUMEUR

APOLOGIE DU CIRCUIT COURT
MARC WARNERY, ARCHITECTE,
DIRECTEUR GÉNÉRAL DE REICHEN ET ROBERT & ASSOCIÉS

Il était une fois, un jour, ici, chez nous, tout un monde qui décida qu’il était temps de ne plus bouger, de ne plus sortir.

« RESTEZ chez VOUS ! »… Et continuez à vivre.

Pour le bien de tous — l’air pur, un silence apaisant, les oiseaux qu’on peut entendre se répondre d’un arbre à l’autre —, cette décision fut prise pour que même les plus petits organismes, invisibles, s’endorment enfin.

Finalement, quelle satisfaction de se retrouver à la maison, en famille ! Ensemble… mais chacun chez soi. Qu’à cela ne tienne ! Il y a Internet, les caméras, les micros et les téléphones. La virtualité numérique permet de rester en lien avec ses « proches », que l’on « voit », maintenant, au lieu de prendre avec eux un apéritif. Elle rapproche aussi dans cette découverte des nouvelles technologies, en lesquelles nos enfants ne voient rien de révolutionnaire, eux qui les ont toujours vues fonctionner et qui s’agacent même de ce que l’écran de l’ordinateur de papa ne réagit pas à la pression de leur doigt.

Ah oui ! Que fait-il là, cet ordinateur ? Je l’avais oublié… En décidant de ne plus bouger, on a décidé de continuer à vivre… mais en (télé)travaillant à domicile. Hier, dans la précipitation du retour au foyer, ledit ordinateur a été posé sur la table du salon, la pièce à vivre.

Il faut pourtant l’enlever de là, car un petit-déjeuner en famille, ça prend de la place. Aucun souci ! Je commence à travailler à 9 heures, il est 8 heures ; comme je n’ai plus de temps de trajet, je peux m’accorder ce petit temps de logistique domestique. Finalement, on en gagne du temps en restant chez soi ! Et hop ! Déménagement de l’ordinateur, puis petit-déjeuner comme un dimanche ; on aime bien les dimanches…

L’espace d’un instant, je réfléchis : comme on est bien ici, tranquillement ensemble ! Pourquoi se priver de ce plaisir au profit d’une heure de tram, de train, de vélo, de voiture ou de métro ? Mais pourquoi donc faisait-on ça jusqu’à présent ?

Certes, au travail, on a ses collègues, la machine à café, ses stylos et son espace de travail. Alors qu’à la maison, on a sa famille, son café et son espace de… Mais ?! C’est vrai…

En décidant de ne plus bouger, on a décidé de continuer à vivre… mais en (télé)travaillant à domicile. © Shttefan

Ce chez-soi, quel bonheur ! On l’a choisi sur la bonne ligne de métro, avec une crèche à côté, on déposait le petit à 8 heures, et hop, à 9 heures on était au bureau… Bon, d’accord, depuis, les enfants vont à l’école, et on a changé de travail, donc de trajet, on n’est plus sur la bonne ligne de métro… Pourquoi d’ailleurs cela avait-il été un critère ? Aujourd’hui, c’est surtout le temps qui manque.

De toute façon, tout ça, c’est du passé ! Pour ce premier jour, même si j’ai mis une chemise, j’ai toujours les pantoufles aux pieds, et pas de soucis, pas de trajet, c’est même à 8 h 50 que je me connecte. Soit dit en passant, c’était bien vu, cette politique du « zéro papier » ! Tout est en ligne, tout est là, à disposition même dans son chez-soi.

… Bilan de la journée : j’ai été très efficace, il faut dire que le boss a été clair pendant le quart d’heure de « visio » du matin — peut-être parce que personne n’a parlé en même temps que lui. J’ai mené à bien les tâches que j’avais listées pour la journée, enfin… la moitié. Mais ce qui reste, ce sont de petites choses. Nombreuses ? Bon, ce n’est pas facile de tout terminer, non plus…

L’espace d’un instant, je réfléchis : j’ai été ambitieux, ce matin, avec cette liste de tâches, je ne fais jamais ça, au bureau, lorsque le boss donne ses instructions devant la machine à café en attendant que tout le monde arrive — à commencer par le collègue qui dépose son bébé à la crèche avant d’embaucher…

Je prolonge l’instant en pensant à tous ces immeubles de bureaux, immenses, vides… Enfin, non, pas si immenses, car au dernier déménagement, on nous a regroupés dans un espace plus petit. Mais plus ouvert. Où l’on peut s’installer où l’on veut avec son portable. Enfin… quand on arrive assez tôt, on peut choisir la bonne place, mais ça, c’est réservé à ceux qui arrivent sans problèmes de crèche ni de trajet… Il est grand, quand même, ce bureau, lorsqu’on l’imagine vide…

Visuel à une : « RESTEZ chez VOUS ! »… Et continuez à vivre. © Alexis Fauvet

Retrouvez l’Humeur de Marc Warnery dans le daté Juillet-Aout d’Archistorm