Construire, habiter, protéger et raconter le bidonville…

DÉCRYPTAGE

AIR DU TEMPS

 

Malgré sa fonction fondamentale d’abri et les principes d’auto-construction dont il témoigne, le bidonville, partiellement illégal en France, est régulièrement soumis à des destructions, bien qu’aussitôt reconstruit. Architecte, enseignante et co-fondatrice de l’association Système B, comme bidonville Pascale Joffroy nous fait découvrir cette micro société en marge de nos villes. Captivé par les cabanes, leurs mythes et leurs secrets, le cinéaste Olivier Comte l’y a suivi à l’occasion d’une intervention du plasticien Tadashi Kawamata

Pascale Joffroy : « Faire connaître et respecter le bidonville »

En 2015, Pascale Joffroy crée avec Juliette Hennequin, Rachel Jozefowicz, Misia Forlen, l’association Système B comme bidonville, vouée à faire connaître et respecter le bidonville, son utilité sociale, ses conditions de vie et ses habitants. L’idée a pris corps à l’école d’architecture de Marne-la-Vallée où Pascale anime le cours « Bidonvilles et habitats précaires ». Ceux-ci étant tout proches, Juliette, Rachel et Misia en font le thème de leur diplôme.

« L’association et l’enseignement favorisent des approches croisées pour approfondir la réflexion autour du thème essentiel de l‘habitat d’urgence », dit Pascale Joffroy. « Pour l’être humain, mettre un toit sur sa tête est la première des protections, mais si ONU-Habitat récuse les politiques d’éradication de ces logis précaires au nom d’un dispositif urbain respectable et perfectible, nos politiques urbaines ne les prennent pas en compte. Au mépris du droit de la vie privée et du domicile, ils sont régulièrement détruits et rares sont ceux, qui dans le champ de l’architecture et l’urbanisme voient le bidonville comme un moyen d’accueil. »

 

La rue. Repérage d’Olivier Comte pour son film Un monde de cabanes, Program33/France TV ©Olivier Comte

Avant leur résorption, les bidonvilles de Central Park à New York pendant la crise de 1929 ou ceux des années 1960 en région parisienne étaient tolérés, ce qui donnait du temps pour trouver des solutions de relogement. Face à l’insuffisance et à la saturation des solutions d’hébergement actuelles proposées par une puissance publique en manque de moyens, Pascale Joffroy insiste sur la nécessité de défendre et de protéger le bidonville pour « faire appliquer et étendre ses droits, élargir son acceptation publique et ses possibilités d’existence et œuvrer à son amélioration avec ceux qui le construisent et qui y vivent : Roms, Français, réfugiés, immigrés, sans abris, travailleurs précaires…»

 

 

« C’est un lieu où l’on se protège de la discrimination et de la violence », poursuit-elle. « Nul ne souhaitant y rester définitivement, c’est une dynamique vers autre chose. Outre la vie sociale qu’il génère entre des habitants acteurs de leur logement, c’est un sujet d’architecture. En auto-construction rapide, il est rare de faire aussi bien avec si peu de moyens, et le bidonville pourrait donc rejoindre le cercle des logements légitimes et vertueux. »

 

Si l’association participe aussi à des chantiers de co-construction, l’École nationale supérieure d’architecture de Marne-la-Vallée est un cadre pour organiser des workshops inter établissements avec l’École des Ponts notamment. Pour Pascale Joffroy, une piste consisterait à réfléchir à des dispositifs légaux et contractuels fondés sur des engagements réciproques pour que les communes soient aidées et acceptent d’accorder des droits d’occupations temporaires sur des terrains en attente. « En débouchant sur un statut d’occupation claire, un tel dispositif ouvrirait des droits de domiciliation qui seraient un grand pas dans la lutte contre la précarité. »

 

Au printemps dernier, pour faire évoluer les regards, elle a demandé au plasticien japonais Tadashi Kawamata, constructeur d’architectures éphémères en bois de récupération, de réaliser une œuvre in situ. Toute œuvre d’art étant plus facilement protégée qu’un habitat précaire, l’idée était en quelque sorte de protéger le bidonville « par ricochet ».

 

Texte Christine Desmoulins

Visuel à la une : Une maison détruite ©Pascale Joffroy

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