Durabilité, Responsabilité, Architecture

La durabilité comme partie
intégrante de l’art de bâtir

Texte : Pascale Gontier

Architecte DPLG et titulaire du Postgrade de l’EPFL en Architecture et Développement durable, il dirige l’Atelier Pascal Gontier, d’architecture et d’urbanisme dont la démarche est marquée par un goût prononcé pour l’innovation et l’expérimentation, ainsi que par un engagement fort dans le domaine du développement durable. Il a reçu différents prix pour ses réalisations : Vorarlberg Holzbau Price 2011, catégorie bâtiment étranger, le Prix AMO 2013 Spécial Fondation d’entreprise SMA, Trophée Bois Île-de-France 2016, Prix Bas Carbone des Green Building Solutions Awards France 2016. Il est également professeur à l’École nationale supérieure d’architecture de Nantes. En 2016, Pascal Gontier a été reçu comme membre titulaire à l’Académie d’architecture.

Image à la uneMicrocity, Neuchâtel. Montage sur le chantier des éléments préfabriqués et hybrides en bois et béton.

Bâtiment principal OFS, Neuchâtel. Atrium permettant un apport de lumière naturelle au cœur de l’édifice et favorisant les transferts de chaleur par l’effet de cheminée.

L’architecture à l’ère de l’anthropocène

Parler d’architecture durable est un pléonasme. Si une architecture ne s’inscrit pas dans un processus de durabilité, ce n’est pas de l’architecture. Et cela n’a rien à voir avec la question de la durée : un bâtiment éphémère, s’il est recyclable, peut être durable. L’enjeu essentiel de la durabilité est d’abord une affaire de responsabilité. L’architecture est un miroir de notre société, elle doit en refléter les valeurs. La durabilité étant un enjeu de notre époque, elle devrait nourrir tous les projets. Nous le savons, les architectes ont une responsabilité lourde dans la construction du monde. Or, notre monde se caractérise aujourd’hui par l’anthropocène [1] : pour la première fois de son histoire, la planète se transforme radicalement sous l’influence humaine. Dans un tel contexte, les architectes ne peuvent ignorer que le bâtiment est le premier facteur de consommation d’énergie et l’un des premiers producteurs de gaz à effet de serre.

Tour OFS, Neuchâtel. Façade double-peau assurant un fonctionnement bioclimatique du bâtiment, en particulier grâce à la ventilation naturelle et au rafraîchissement passif nocturne en été.

Si l’architecture ne répond pas à cette complexité-là, si l’architecture est inefficace d’un point de vue énergétique, si elle n’apporte pas de confort aux habitants, si elle produit des montagnes de déchets, c’est qu’elle n’a pas été conçue correctement. La durabilité s’impose ainsi dans l’art de construire. C’est le seul moyen de faire une architecture digne de ce nom et de contribuer à l’amélioration du cadre de vie. Car l’architecture, c’est un travail sur le « milieu », notion qui englobe le climat, la qualité de l’air, la biodiversité, les ressources, les cinq sens, la mémoire… C’est beaucoup plus large et intéressant qu’un certain formalisme « bling-bling », qui n’est qu’une déviance pour satisfaire les médias. Malheureusement, l’architecture se laisse trop souvent réduire à ses seuls aspects visuels.

Bien sûr, il ne s’agit surtout pas de s’enfermer dans une doctrine ou d’avoir une vision moralisatrice du travail de l’architecte, qui réduirait totalement ses capacités de concepteur. Il s’agit d’appréhender l’architecture en intégrant plus systématiquement les questions de durabilité et de faire des choix en meilleure connaissance de cause. Ainsi, un beau « pont thermique » n’est pas inenvisageable, mais seulement s’il sert un processus artistique réellement maîtrisé. Mais lorsque nous construisons des logements, nous ne faisons pas principalement de l’art, même si une part de gratuité nous autorise quelques libertés, nous construisons pour des usagers. Il faut rappeler que pour Adolf Loos, seuls le « tombeau » et le « monument commémoratif » relevaient des Beaux-Arts [2]. Notre but n’est donc pas de nous amuser gratuitement. Nous avons une responsabilité vis-à-vis de la société et il n’est plus possible de faire comme si elle n’existait pas.

En intégrant le fait qu’à l’ère anthropocène, chaque activité humaine a un certain impact sur notre univers terrestre, des voies d’actions concrètes doivent être recherchées pour optimiser notre consommation de ressources et gérer nos impacts sur l’environnement. Dans ce contexte, « réduire ou ne pas réduire » devient une question incontournable… Il n’y a sans doute pas de réponse simple, univoque et définitive à cette interrogation. Mais parmi les concepts stimulants dans ce domaine figure celui qui tend vers le « facteur 4 », soit deux fois plus de bien-être avec deux fois moins d’utilisation d’énergie, d’émissions et des ressources naturelles [3]. Cela signifie qu’il faut impérativement commencer par maîtriser, par contrôler, ce qu’on fait, et cela passe évidemment par la réduction des ressources et des déchets. L’objectif n’est pas de donner des leçons aux autres, mais de développer des actions basées sur l’idée d’un facteur 4. Considérant que l’architecture est l’un des agents essentiels de l’anthropocène, ces chiffres doivent trouver leur place dans les objectifs de tout projet architectural – et sans doute être réactualisés en continu. (…)

 

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[1] Voir à ce sujet les écrits de Bruno Latour, disponibles sur  http://www.bruno-latour.fr, ainsi que « L’Anthropocène » sur https://www.youtube.com/watch?v=k2yGhCf5WM0 et « La civilisation mise au défi par l’anthropocène » sur www.lemonde.fr/sciences/article/2015/03/09/la-civilisation-mise-au-defi-par-l-anthropocene_4590185_1650684.html
[2] C’est en 1908 qu’Adolf Loos publia le manifeste « Ornement et Crime », qui dénonçait les errements décoratifs et prônait le rapprochement avec le monde industriel. Ce texte sera traduit en français et publié dans la revue Les Cahiers d’aujourd’hui (n° 5, juin 1913), puis repris dans L’Esprit Nouveau (n° 2, 15 novembre 1920).
[3] La notion de Facteur 4 a été publiée dans le Rapport d’Amory B. Lovins, L. Hunter Lovins et  Ernst Ulrich Von Weizsäcker paru en décembre 1997 pour le Club de Rome. C’est un livre que j’ai abondamment distribué autour de moi et conseillé à tous mes étudiants.