Tous les jardins du monde de Louis Benech

ARCHITECTURE ET MUSIQUE

ESQUISSE D’UNE PROMENADE SONORE

Marie-Jeanne Hoffner, artiste plasticienne et Nicolas Karmochkine, architecte, proposent une nouvelle série d’articles qui offrent une mise en perspective de la relation entre la musique et l’architecture


Sensible à la liturgie et aux lieux rencontrés, c’est une musique généreuse, faite d’envolées lyriques, qui accompagne Louis Benech dans la composition de ses jardins. Le paysagiste à l’âme vagabonde parcourt le monde à travers les climats et les sons pour créer et entretenir ses jardins qui sont avant tout des paysages intérieurs. Promenade dans une œuvre vivante entre ciel et terre.

Lorsqu’il compose un jardin, Louis Benech écoute les lieux. Il s’approprie leur histoire et leur géographie dans un travail qui s’écrit en situation. Le travail du paysagiste est souvent proche de celui de l’artiste plasticien ou de l’architecte. Celui de Louis Benech est comme l’assemblage d’éléments « incontrôlables » dans une géographie naturelle. Il y a tant de paramètres, ombre, lumière, vent, température, hygrométrie, que pour créer il lui suffit de ré-ordonner ces éléments, en écrivant une règle du jeu liée aux circonstances. Pas la peine d’y surajouter un concept, dit-il, car le jardin, comme le paysage, se parcourt. C’est paradoxalement dans ce mouvement même, entre les deux échelles du jardin et du paysage, qu’il ancre ses réalisations.

La promenade, forme légère du voyage qui permet à l’esprit et au corps de vagabonder, est un mouvement qui a sa propre musicalité, qui opère véritablement dans ses jardins. Il évoque Harold en Italie de Berlioz, où La marche des pèlerins  lui rappelle des paysages traversés, le vent qui fait onduler les blés et qui découvre l’horizon.

Pour lui, il y a la musique qui s’entend et la musique qui s’écoute. Au bureau, celle qu’on entend est plutôt de la musique de chambre, Ravel ou l’école française du xixe siècle accompagne le travail et aide à la réflexion. Le son de la pluie à la campagne devant un feu de cheminée, qu’il écoute comme un opéra, constitue un temps à part, plus privé aussi… Louis Benech nous dit qu’il fredonne peu, « je chante faux comme une casserole, mais j’aime quand même chanter des chants religieux ».

Si la musique de Haendel aux accents romantiques lui rappelle les œuvres d’Hubert Robert, pour composer ses jardins il préfère plus simplement travailler avec la nature qui lui est donnée, comme la matière première qui permet collages, rencontres et déplacements. Alors, respectueusement, il s’y inscrit dans une sacralité recherchée, délicatement écrite et suggérée par des arrangements de textures, pour que ses jardins deviennent des enclos magiques.

Jean-Michel Othoniel, le Rigaudon de la Paix des sculptures-fontaines « Les Belles Danses », chateau de Versaille – Les bosquet du théâtre d’Eau : 2012-2015 © Thomas Garnier

 

 « J’adore le vide de l’horizon maritime, on tire une ligne entre ciel et terre, j’aime l’idée qu’on s’envole. »

Il est très attentif aux lieux qu’il parcourt, comme en demande d’être traversé par eux à son tour. Les ouvertures percées dans les bosquets d’arbres apparaissent comme des points de vue photographiques que le promeneur compose à son rythme. Et parfois celui-ci met le pied dans l’eau, normal, car Louis Benech aime beaucoup l’eau pour ce qu’elle représente du ciel, comme son miroir. L’eau c’est l’horizon, nous dit-il. Peut-être cela vient-il d’origines atlantiques, des marais salants de l’île de Ré, car quand il travaille sur le jardin du square Nicolas-Forestier, accolé au stade Charléty à Paris, il le veut maritime, attentif aux ambiances procurées par l’assemblage des plantes et des arbres. Des arbres comme jambes de force qui font écho à l’architecture, alignés et répétitifs comme les vagues musicales de Philip Glass.

En musique comme au jardin, la création est vivante, elle évolue au rythme du temps. L’objet fini est une constante ré-interprétation, c’est donc avec le temps, la « matière » la plus complexe sans doute, que Louis travaille. Le temps qui s’écoute, le temps qui passe mais aussi celui qui ne permet pas de prévoir. Qu’il soit en Nouvelle-Zélande, au Maroc, à Paris ou à New York, Louis a intégré depuis longtemps le respect de l’environnement, où il est inutile de tordre le cou aux arbres ou à un ruisseau. Son jardin est comme un palimpseste qui se recompose, meurt, se reconstruit, renaît et se transforme au fil du temps.

 

Texte : Marie-Jeanne Hoffner et Nicolas Karmochkine
Visuel à la une : Villandry, France : 2007 – 2008 © Yann Monel

Retrouvez l’intégralité de cet article au sein d’ArchiSTORM #87