“Jeunes artistes en europe. Les métamorphoses”

ART

La tentation d’un art total ?

 

Jeunes Artistes en Europe. Les Métamorphoses

4 avril › 16 juin 2019

Fondation Cartier, Paris

 

Texte : Camille Tallent

Visuel à la une : John Skoog, Federsee, 2013, extrait de la vidéo © John Skoog

 

Sous les projecteurs de la Fondation Cartier — attachée depuis ses débuts (1984) à la promotion de l’art contemporain — une nouvelle génération d’artistes aux nationalités et aux pratiques multiples se retrouve à l’événement Jeunes Artistes en Europe. Les Métamorphoses. Pour l’occasion, une sélection étroite de 22 artistes de 18 pays différents exposeront leurs créations à la Fondation Cartier du 4 avril au 16 juin 2019 à Paris.

Au coeur du bâtiment de Jean Nouvel, boulevard Raspail, les cimaises s’élèvent pour partitionner en toute symbiose les 22 artistes issus d’une Europe que la sélection rend ici très extensible et poreuse. Ils viennent d’Angleterre, de France, de Géorgie, de Grèce, du Portugal, de Pologne ou de Russie et de Syrie, pour n’en citer que quelques-uns. Ils rassemblent à eux tous une panoplie très variée de pratiques artistiques : peinture, sculpture, design ou encore vidéo sont au programme d’une exposition qui s’annonce définitivement fourmillante de créativité et d’originalité.

Abordée sous l’angle de la métamorphose et de la notion de territoire, le commissariat (mené par Thomas Delamarre) a exploré les scènes artistiques européennes pour en restituer le noyau dur et les points de force. Après plus d’une année de prospection et la rencontre d’une multitude d’artistes dans presque une trentaine de pays, la sélection drastique de cette exposition révèle des accointances de processus entre tous ces créateurs nés entre les années 1980 et 1990.

Première génération née après la chute du mur de Berlin, ces artistes témoignent d’une grande mobilité et reflètent à eux seuls une notion inhérente à celle d’Europe ; celle de la migration et de flux de population. Cette notion géographique résonne avec une latence (in)consciente dans la plupart des propositions et c’est avec une force particulière qu’elle émane de l’oeuvre du jeune artiste géorgien Nika Kutateladze, architecte de formation. Manipulant avec une grande justesse un des fils narratif de l’histoire de son pays, il développe une oeuvre plastique qui offre une réflexion sensible et sociale sur l’habitat. Non sans évoquer le travail de Gordon Matta-Clark, Nika Kutateladze raconte les transformations de son pays (notamment l’abandon des campagnes pour la capitale Tbilissi) en transposant littéralement des ruines d’habitations rurales au sein de nouvelles architectures. Des matériaux morcelés, le duo de designers italiens Formafantasma en fait une affaire de recyclage. Avec leur projet Ore Streams (2017), ils conçoivent à partir de déchets électroniques (e-waste) une collection de meubles et accessoires aux lignes épurées : une nouvelle vie pour les débris d’aujourd’hui et demain.

Définitivement porté sur la figuration, Jeunes Artistes en Europe. Les Métamorphoses porte également son regard sur tout un pan de la création qui problématise ou raconte la question de l’hybridation des corps. C’est avec justesse que le titre de l’exposition convoque Ovide, car certains des artistes bâtissent des univers peuplés de figures indéterminées aux identités troubles. Là où le cinéaste suédois John Skoog apporte avec sa vidéo faussement documentaire Federsee (2013) un récit planant habité de personnages mythologiques, Evgeny Antufiev façonne un monde archaïque avec des matériaux corporels (os, cheveux, dents, peau, etc). Ce dernier, plasticien russe né en 1986 (présenté à la jeune foire parisienne Paris Internationale en 2018), construit un monde comme on fonde une religion animiste : figures totémiques, formes mystiques et temples sommaires se complètent dans une orchestration organique qui évoque l’art brut.

 

ore streams cubicle © Formafantasma

 

Jeunes Artistes en Europe. Les Métamorphoses est un éclairage générationnel qui ouvre un large spectre sur les formes prolifiques et diverses de la création contemporaine en Europe et au-delà. Un rendez-vous incontournable.

 

Retrouvez cette article de Camille Tallent dans le numéro 95 du magazine Archistorm, daté mars-avril 2019 !