LA SECONDE VIE DES CHÂTEAUX DE L’INDUSTRIE

PATRIMOINE

RÉFLEXIONS SUR L’ARCHITECTURE MODERNE

 

 

C’est par centaines que l’on compte les cas d’architectures industrielles remarquables dont les espaces pourraient être affectés à d’autres usages. Beaucoup ont été démolies, souvent dans une totale indifférence. Depuis une vingtaine d’années, cependant, les opérations de transformation et de réappropriation se multiplient : autant d’occasions de réconciliation entre passé et présent.

La création en France, en 1982, d’une mission du patrimoine industriel, puis en 1983 d’une cellule rattachée aux services de l’Inventaire, était contemporaine de la massive désindustrialisation qui touchait la France. La Commission supérieure des Monuments historiques ouvrait de son côté une nouvelle section consacrée au « patrimoine scientifique, technique et industriel ». Il était désormais possible d’inscrire ou de classer des chevalements de mine, des hauts-fourneaux, des abattoirs, des brasseries ou des souffleries ; des ouvrages dont les architectes ou les ingénieurs étaient, à de rares exceptions, totalement méconnus. Les velléités de conservation de l’architecture industrielle se heurtaient toutefois à l’éloignement, voire à l’inaccessibilité des bâtiments : la plupart des rotondes pour locomotives, dont l’ingénieur Bernard Laffaille avait conçu le schéma à partir de 1944, ont ainsi été démolies par la SNCF. En revanche, dès lors qu’ils contribuent à la formation d’un grand paysage métropolitain, les édifices industriels, même obsolètes, bénéficient d’une légitimité quasi monumentale. Mais pour quel usage conserver ces superbes témoins de la croissance et de la mémoire ouvrière ?

 

 

Auteur, avec son associé Bernard Reichen, de plusieurs chantiers de rénovation emblématiques dans ce domaine (la Grande Halle de la Villette et le Pavillon de l’Arsenal à Paris, les usines Menier à Noisiel, les Grands Moulins de Pantin), Philippe Robert soulignait il y a quelques années le caractère négatif du préfixe « re », qui produisait les termes de reconversion, réhabilitation, rénovation, reconstruction… L’architecte militait au contraire pour un usage massif du préfixe « trans » : intervenir sur un bâtiment, c’est aussi le transformer, le transfigurer ou le transmuter. Ces verbes seraient la marque d’une « orientation vers le futur des actions menées sur l’existant, ce dernier n’étant plus seulement considéré comme un passé à conserver avec révérence, mais comme un héritage qu’il est de notre devoir de faire revivre, et ce avec les techniques et les matériaux contemporains[1] ». Cette position de principe ne peut en rien préjuger des choix à faire sur tel ou tel cas précis ; elle n’en donne pas moins le ton : comme de nombreux observateurs depuis deux ou trois décennies, Philippe Robert mettait implicitement en garde contre une conservation sans objectifs, que l’historien Jean-Pierre Babelon pointait lui-même du doigt, dès 1984, à propos de la politique de protection du patrimoine du XXe siècle. À ce titre, on peut opposer à certains classements douloureux les exemples, de plus en plus nombreux, de non protections réussies. C’est le cas du silo d’Arenc à Marseille (1924), qui sans être protégé – dans ce cas la protection eût empêché toute mutation –, a été conservé et transformé en immeuble de bureaux et lieu de spectacles (Roland Carta et Éric Castaldi, 2011).

 

 

[1] Philippe Robert, « Transcriptions », in Transcriptions d’architectures, Paris, adpf-publications, 2005, p. 14.

 

Texte : Simon Teixier

Visuel à la une : Simon Teixier

 

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