Le Confort Moderne de Poitiers, Identique et différent à la fois

ART ET ARCHITECTURE 

 

En 1985 s’établit dans un ancien entrepôt d’électroménager le désormais mythique Confort Moderne de Poitiers, une structure mêlant habilement arts plastiques et musique. Le lieu vient de rouvrir ses portes après 16 mois de travaux de rénovation menés par Nicole Concordet. C’est une architecture volontairement « non finie » aux parpaings bien visibles, offerte aux multiples usages, activités et expérimentations à venir.

 

Pour qui est familier des lieux, Le Confort Moderne reste donc parfaitement reconnaissable. Il y a bien cette commande de Lang & Baumann haute en couleurs venue rehausser les murs de la maison donnant sur rue et la démolition d’un bâtiment situé à l’arrière du site. Nicole Concordet a souhaité faire avec l’existant, déjà fort riche. Le Confort Moderne transpire l’esprit communautaire qui l’habite depuis sa création. L’architecte qui a mené des reconversions réussies de bâtiments industriels en lieux culturels (Le Lieu Unique à Nantes, La Galerie des Machines de l’Île de Nantes…), s’est donc attachée à préserver l’identité du lieu, son ouverture à un public varié de curieux, d’amateurs éclairés et d’artistes invités en résidences.

 

Proche de Patrick Bouchain avec lequel elle a créé l’agence Construire en 1998, l’architecte Nicole Concordet applique une méthode de travail qui a fait ses preuves : accorder de l’importance durant la phase d’études à la consultation des usagers et établir une cabane de chantier pour tous ses intervenants (artisans, techniciens du bâtiment, étudiants, etc.).

 

Son intervention s’est concentrée sur la requalification des bâtiments existants, la réorganisation des espaces entre eux avec une « rue » venue assurer la liaison entre ces deux mondes d’expression, la musique et les arts. À l’aide d’une ingénieuse structure semi-couverte, elle prolonge la structure en shed et gagne des espaces extérieurs qui jouxtent d’accueillants lieux de résidences artistiques. 10 chambres et 2 studios reprennent les contours de petites maisons en bois. À la fois chaleureux, ressource renouvelable et inépuisable, le bardage en mélèze ou douglas répond aux contraintes budgétaires. Tout est mis en œuvre y compris la réutilisation de portes fenêtres en PVC, l’usage de matériaux simples dans leur mise en œuvre qui ne nécessitent pas ou peu de traitement de finition pour respecter l’économie du projet (coût global de 8 millions d’euros). Une même structure à ossature bois renferme la fanzinothèque, les bureaux et le restaurant. Pour Nicole Concordet, ce n’est pas la plastique du bâtiment qui est importante, mais les possibilités qu’il offrira aux usagers. En ce sens le projet de rénovation reste fidèle au contexte initial, à savoir une friche qui s’inscrit « dans un double héritage : celui des prestigieuses « Fabriques » nord européennes et celui des squats, des occupations et de l’activisme des années 1980. C’est le lieu de l’artiste, de l’expérience et de la rencontre ».

 

Coursives et résidences © Pierre Antoine

 

L’histoire du Confort Moderne resurgit par bribes, au détour d’un regard. Ainsi la charpente métallique d’origine a-t-elle été conservée pour un usage technique. La nouvelle charpente a été conçue uniquement pour reprendre les nouveaux efforts et être conforme à la réglementation parasismique. Nicole Concordet a aussi souhaité conserver les poutres de soutien de la désormais mythique piscine de James Turrell (1992), dans la plus petite des salles d’exposition. Il est des œuvres qui marquent durablement un lieu… La sculptrice Stéphanie Cherpin y expose actuellement une grande installation réalisée selon la logique du Potlatch, nom donné par Marcel Mauss (Essai sur le don, 1925) à cet étrange échange réalisé au sein d’une même tribu. L’artiste a demandé à 15 artistes de lui donner une œuvre qui s’est vue « avalée », « cannibalisée », « consumée » comme une simple matière première venue alimenter la production d’un autre artiste. Il n’est pas ici question de répliquer le geste iconoclaste d’un Robert Rauschenberg effaçant un dessin donné de bon gré par Willem De Kooning. En faisant explicitement référence au Potlatch, « Feed me with your kiss » Stéphanie Cherpin révèle en demi-teinte une forme de rapport de forces entre artistes, l’accaparation d’un vocabulaire artistique « glané » par d’autres. D’après Marcel Mauss, pour qu’il y ait Potlatch, il faut qu’il y ait rivalité, combat, destruction. Donner pour « écraser » l’autre par son don, en somme.

 

La programmation inaugurale du Confort Moderne vient amplifier ces connexions entre arts plastiques et musique. Sur un tube de 1981, Tainted Love, viennent se déhancher les mannequins d’Emilie Pitoiset prêts à défaillir comme au sortir d’un marathon de danse. Les étranges personnages de We are the painters reflètent quant à eux une communauté étrange au pouvoir infectieux qui ne dit pas encore son nom. Pour Yann Chevallier, « Tainted Love a rythmé la vie de chacun. Personne ne se rendait compte alors que c’était un tube gay ». La venue prochaine du plasticien Daniel Turner venu interagir avec l’espace conforte un peu plus l’ouverture du Confort Moderne à la scène artistique américaine (dès 1989 exposition « Jardin Théâtre Bestarium » coproduite avec le PS1), son intérêt pour des pratiques qui se développent en dehors du White cube, et son travail de prospection en marge des industries musicales et du marché de l’art.

 

Texte : Alexandra Fau

Visuel à la une : Le Confort Moderne © Cyrille Weiner

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