Le coup d’après, par Marc Barani

TRIBUNE LIBRE

Atelier Barani – Marc Barani, Architecte

 

Visuel à la une : Marc Barani © Bruno Levy

 

Il y a un peu plus de quarante ans, la loi du 3 janvier 1977 a déclaré l’architecture d’intérêt public.

L’architecture doit alors concourir à la qualité du cadre de vie à partir de 3 valeurs essentielles : économique, sociale et culturelle. Pour y parvenir, le recours à l’architecte est généralisé, les CAUE installés sur tout le territoire et les écoles d’architectures réformées. Le logement social et la ville deviennent prioritaires.

À la suite, la loi MOP définie les missions de l’architecte en marché public et garantie son indépendance. Les concours d’architecture complètent le dispositif.

Mais le monde a changé durant ces quarante dernières années.

Le contexte économique, social, les transitions écologiques et numériques, la crise récurrente du logement ont rendu une nouvelle politique de l’architecture nécessaire.

Le ministère de la Culture a conduit cette réflexion dans une continuité qu’il faut saluer. Le rapport de Patrick Bloche, finalisé en 2014, sur la création architecturale sert de socle à la Stratégie Nationale pour l’Architecture qui s’incarne dans la loi LCAP en 2016 (Liberté de Création à l’Architecture et au Patrimoine).

Cette loi vise à accroitre le rôle des architectes dans l’acte de bâtir et l’aménagement des territoires. L’ambition est forte.

Six grands axes se dégagent : autour de la sensibilisation du grand public, de la valorisation du patrimoine du XXe siècle, de l’enseignement, de la pluridisciplinarité, de la nécessité de soutenir l’expérimentation et la recherche et de la valeur économique de l’architecture.

Aujourd’hui, la réflexion se poursuit et s’actualise avec un rapport « désir et valeur d’architecture » qui vient d’être remis au ministre.

Une ligne de force se dégage après plusieurs années de réflexion, à partir de consultations élargies à l’ensemble des intervenants concernés par l’architecture.

Cinq ministres de la Culture prennent tour à tour le relai dans l’édification d’un corpus d’objectifs et de mesures partagées avec une continuité aussi remarquable qu’inhabituelle.

Mais, sur ce sujet, le ministère de la Culture est isolé et les arbitrages interministériels ne lui donnent pas toujours raison.

Pour preuve l’attaque frontale faite aux architectes par la loi Elan en contradiction totale avec la loi LCAP. Une loi qui donne le pouvoir aux entreprises parce qu’elles ont réussi à convaincre les pouvoirs publics qu’elles pourraient construire mieux, plus vite et moins cher. Comme dans les années 1960 avec les résultats que l’on connait ; un échec cinglant avec un coût social et économique exorbitant.

Il y a danger.

Les mêmes causes produiront les mêmes effets. La boucle va sans doute se reboucler plus tard lorsqu’on aura de nouveau réalisé que l’ADN des entreprises, programmé pour la croissance et le profit, n’est pas compatible avec l’intérêt public surtout lorsqu’elles ne sont pas suffisamment encadrées… L’histoire est un éternel recommencement.

D’autant plus que l’État ne pourra pas masquer encore longtemps le déclin dramatique de la maîtrise d’ouvrage publique qui est plus surement que la défaillance supposée des architectes, à l’origine des conceptions/constructions et du « clef en main » comme seule possibilité pour franchir les obstacles qui jalonnent l’édification des logements.

Mais les frontières entre les idées des uns et des autres sont moins étanches qu’il n’y parait.

Prenons l’exemple que je connais bien du « Permis de faire[1] ». Il proposait face à l’accumulation des normes de substituer à la culture de la règle, une culture de l’objectif.

C’est-à-dire déroger à certaines règles de la construction à condition d’obtenir les mêmes résultats. L’architecte est au centre de l’expérimentation, à la tête d’une équipe réunissant à minima chercheurs appartenant aux écoles d’architecture, opérateurs publics ou privés et experts en relation avec le sujet.

Des thématiques prioritaires sont suggérées comme le logement social économique et adaptable, les nouveaux usages, la transformation du patrimoine architectural et urbain, la transition écologique, la transition numérique, etc… Innovation et architecture serait un système ouvert ou l’État deviendrait facilitateur de l’expérimentation et qui pourrait après retour d’expériences et évaluations changer concrètement les règles et les normes de production, d’exécution et d’utilisation de l’architecture.

La loi est passée, conforme dans l’esprit aux propositions faites par la SNA mais avec un champ de dérogations singulièrement restreint aux règles d’incendie et d’accessibilité.

Amputé de ses thèmes d’origine et sans ampleur, le « Permis de faire » a été un échec. Mais l’idée fait son chemin.

Renommé « Permis d’innover » par le ministère de la Cohésion des territoires et porté par trois aménageurs publics, il a fait l’objet d’un appel à manifestation d’intérêt qui a retenu 8 projets aux ambitions très inégales. Dans ce choix les architectes ne sont plus nécessairement les pilotes de l’innovation, certains projets n’ayant qu’une valeur technique.

Il ne s’agit pas là d’une remarque corporatiste mais du constat qu’une autonomie de la technique apparait dans un processus d’innovation qui veut intégrer construction et architecture. Cette autonomie ne sera que relative dans la mesure où les établissements publics interviendront dans le choix du maître d’ouvrage et du site où les innovations seront testées et se préoccuperont d’architecture.

Avec la loi ESSOC et le « Permis d’expérimenter », qui abrogent le « permis d’innover », un palier supplémentaire dans l’autonomie de la technique dans l’acte de bâtir est franchi. Les architectes n’ont quasiment pas participé à son élaboration. Le mot construction remplace définitivement celui d’architecture et les débats semblent tourner en priorité autour des intérêts financiers liés à la déréglementation. De fait, un certain nombre de questions essentielles subsiste notamment : qui va contrôler la qualité des innovations ?

Cette liberté offerte aux entreprises pour qu’elles puissent relever le défi de construire plus vite et moins cher révélera sans doute un aspect de la norme qu’on a tendance à oublier : la norme protège.

Sous cet imbroglio quasi comique des permis (« faire », « innover », « expérimenter ») se cache la même trajectoire que la loi Elan et les conception/construction : la mainmise de la pensée technique et financière sur l’architecture et la confiance mise par l’Etat dans les entreprises de construction pour régler la crise du logement et les mutations induites par les transitions écologiques et numériques.

Que l’on se comprenne bien. La pensée technique et financière, ainsi que le savoir-faire des entreprises, font partie intégrante de l’architecture. Elles en forment une part essentielle mais elles ne peuvent pas déterminer l’ensemble des autres composantes du projet architectural, et surtout ce qui touche à sa dimension sociale et au mode de vie des habitants.

Le coup est parti, irréversible, d’autant plus que l’exception française de la loi 1977 tend à disparaitre pour confiner l’architecte dans deux rôles, comme un peu partout dans l’économie mondialisée : l’artiste qui amène une plus-value médiatique ou le professionnel qui devient un prestataire au service de missions sur lesquelles il n’a plus prise.

Préparons-nous au coup d’après, quand le système aura comme par le passé montré ses limites, en balayant devant notre porte, en pointant les faiblesses de la position et de l’engagement des architectes. Recentrons-nous sur la discipline et les connaissances qui font sa force, ouvrons-la aux savoirs connexes, réfléchissons à ce qui dans le futur permettra de déclarer à nouveau l’architecture d’intérêt public et donner les moyens aux architectes pour qu’ils en soient les garants.

 

Marc BARANI

 

[1] Marc Barani a animé pour le Ministère de la Culture le groupe de travail « Innover » dans le cadre de la Stratégie Nationale pour l’Architecture en 2015-2016 avec Association Bellastock représentée par Paul Chantereau, Marie Zawistowski et Lorenzo Diez.

 

Découvrez la tribune libre de Marc Barani au sein du numéro 95 du magazine Archistorm daté mars-avril 2019 !