Luigi Ghirri, Cartes et territoires

ART

La tentation d’un art total ? 

 

Luigi Ghirri

Cartes et territoires

Jusqu’au au 02 juin 2019

Jeu de Paume, Paris

 

Texte : Camille Tallent

Visuel à la une : Modena, 1937, Luigi Ghirri-CSAC, Università di Parma © Succession Luigi Ghirri

 

Première rétrospective française de l’Italien Luigi Ghirri, Cartes et Territoires réunit des séries photographiques réalisées sur une décennie dans les années 1970. Un parcours qui télescope le visiteur dans le décor d’une Italie silencieuse et poétique.

 

Une plage. Un palmier. Une place. Une carte…

Avec son objectif, le photographe Luigi Ghirri emprunte des chemins multiples. Les 14 séries de photographies exposées au Jeu de Paume sont autant d’allers-retours discontinus sur un territoire qui semble sans limites tant les images de Luigi Ghirri kaléidoscopent la réalité. À l’origine de cette sélection, Vera Fotografia, une exposition à Parme en 1979, peut-être la première exposition d’envergure du photographe. Cette dernière y dessinait déjà ce même monde ponctué de signes, de simulacres et d’âmes seules définitivement anonymes.

À la même période les architectes américains Denise Scott Brown et Robert Venturi partaient sur le Strip de Las Vegas pour en dresser le portrait. Mais Luigi Ghirri, photographe et géomètre de formation, nous porte dans une frénésie moins folle : il nous emmène à pied sur les traces d’architectures vernaculaires. Dans cette course lente, ses images argentiques ont une tendresse surannée. Elles portent en elles une forme d’élégie, tant on sent que Luigi Ghirri documente l’évanescence de toutes choses et il nous fait entrer par la petite porte dans la traque vaine des formes qu’il a capturé. Ainsi, avec son appareil photo, il s’empare des signes d’une culture en transition, entre modernité et identités plus anciennes. Italia Ailati représente par exemple neuf années de récolte d’images en marge des villes de carte postale, entre 1970 et 1979. Cette série, comme il le souligne lui-même, « déchiffre » l’étrange cohabitation qui réside en une Italie provinciale et les signes orgueilleux de la modernité. Peut-être plus prosaïque, la série au long cours Catalogo — comme son nom l’indique — catalogue des façades et des motifs décoratifs. Fruit d’une déambulation dans les rues de Modène, il observe et fossilise les variations d’un paysage en pleine mutation.

 

Salzburg, 1977, Luigi Ghirri, Collection privée. Courtesy Matthew Marks Gallery © Succession Luigi Ghirri

 

S’il délaisse peu à peu les instruments de mesure pour un appareil photo assez ordinaire, les images qu’il saisit abritent encore l’œil du topographe : souvent frontales et sobres, cadrages mathématiques, compositions géométriques.

Le leporello (livre-accordéon) Km.0,250 (1973) est peut-être le projet qui reflète le plus la formation initiale de l’artiste. S’enchaînent, comme sur une pellicule photo, les images d’affiches collées sur le mur d’enceinte du circuit de courses automobiles de Modène. Sillonnées par les lignes de l’architecture extérieure, ses images cisaillent sujets et environnements dans une chorégraphie illusionniste qui nous laisse parfois penser que nous observons un collage.

Cet ensemble s’insère dans une démarche plus conceptuelle, une réflexion sur la surabondance des images et notre expérience de la ville. Une dérive urbaine poétique — presque initiatique — qui inspira d’autres italiens comme le groupe d’intellectuels et architectes Stalker.

 

Retrouvez l’article “Art” de Camille Tallent au sein du numéro 96 du magazine Archistorm, daté mai – juin 2019 !