Le billet d’humeur de Paul Ardenne

Prisons contemporaines

ouvrir l’architecture fermée

 

Un Héritage encombrant

 

L’actualité, avec une constance désespérante, n’a de cesse de résonner du « malaise des prisons ». Surpopulation carcérale chronique et quasi universelle, saleté des lieux de détention, violence endémique, état dépressif des détenus comme du personnel pénitentiaire en charge d’encadrer ces derniers… Faisant elle aussi retour de façon chronique, la mutinerie, explosion de colère et de désespoir, est dès lors l’issue logique à cette crise des prisons vécue comme insoluble – et le signe d’un échec cuisant, aussi bien. Non que les architectes se désintéressent de la question pénitentiaire, quelques-uns, avec détermination, se risquent à avancer cette solution, partielle certes mais concrète : l’architecture comme formule d’apaisement.

 

La prison, nous enseigne l’histoire, est aussi vieille que la loi. Quiconque désobéit à la loi doit être puni. La punition revêt bien des formes possibles : amende, peine d’intérêt public, pilori, condamnation à mort… Il arrive qu’elle impose la mise à l’écart de l’individu délictueux, sa soustraction de la société, pour un temps compté ou pour toujours. Sauf le bannissement et l’exil, ne reste dans ce cas qu’une solution, enfermer, incarcérer.

La prison – simple maison d’arrêt, centre de détention provisoire ou unité centrale pour longues peines – a pour vocation, à parts égales, l’isolement et la salubrité publique. Isolement : il faut mettre à part le délinquant en le coupant, et du corps social décrété sain, et de ses comparses ou de son milieu d’illégalité. Salubrité publique : il convient à la fois de nettoyer la société et celui qui, par sa conduite délictueuse, la corrompt. Périmètre juridico-politique où retrancher d’autorité quiconque ne respecte pas la loi commune, la prison est, autant que contenant, symbole de purgation. « Surveiller et punir » (l’intitulé d’une célèbre étude du philosophe Michel Foucault, consacrée en 1975 à l’autorité pénitentiaire) commande la remise au propre, à toutes fins d’éliminer tout ce qui, dans le rapport à la loi, la conteste. La prison archaïque, sous la forme du cachot, du cul de basse-fosse, du bagne ou du camp de travail, était-elle privative, arrachait-elle le prisonnier au monde et, de lui, advienne que pourra ? La prison moderne, née de l’âge de la Raison, se veut par comparaison plus « humaine ». Punitive et corrective, soit, mais également éducative, rédemptrice. Une structure pour redresser, autant que pour contraindre.

Le modèle panoptique : des prétentions excessives

Élaborer, architecte, une prison commande de souscrire à plusieurs contraintes : enfermer et isoler, certes, mais aussi sécuriser, éduquer, resocialiser. Un challenge délicat que celui-ci, inévitablement correctif, les actuelles prisons, pour la plupart, ne répondant pas ou plus à ces impératifs. Rénover la prison contemporaine ? Voilà qui paraîtra facile aux joueurs de Prison Architect (2015), jeu vidéo en 2D de construction et de gestion où le joueur « prend le contrôle d’une prison virtuelle et y gère plusieurs aspects qui couvrent la construction, personnel, nourriture, bien-être des détenus ou encore équilibre financier de l’établissement » (Wikipédia). Dans la réalité, l’entreprise est cependant tout autre, et retorse.

Contemporaine de l’application, au xixe siècle, du principe du panoptikon (Jeremy Bentham, Le Panoptique, 1780), la prison moderne doit beaucoup à son architecture systématisée. Pour le meilleur, si l’on en croit son concepteur : « La morale réformée, la santé préservée, l’industrie revigorée, l’instruction diffusée, les charges publiques allégées, l’économie fortifiée… – tout cela par une simple idée architecturale », se vante le philosophe utilitariste anglais. La prison panoptique rencontre d’emblée le succès. Comment s’organise-t-elle ? Un unique gardien, judicieusement placé dans l’espace géométrisé de l’édifice, a tout loisir d’observer en même temps toutes les portes des cellules. Ce système ingénieux, qui accouche voici deux siècles des établissements pénitentiaires de Millbank à Londres, de Pittsburgh aux États-Unis, de Kilmainham en Irlande ou encore, en France, de Niort et de la Petite Roquette à Paris, laisse à l’architecture le premier rôle. Sans grand succès autre, bientôt, qu’idéologique, faut-il le rappeler, le modèle panoptique perdurerait-il çà et là jusqu’en cœur de xxe siècle (Presidio Modelo, Cuba). Son talon d’Achille, sans grande surprise : la désocialisation des détenus.

Texte : Pierre Ardenne

 

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