VENISE, UN PATRIMOINE MODERNE

PATRIMOINE

RÉFLEXIONS SUR L’ARCHITECTURE MODERNE

 

 

La Biennale d’architecture Venise de est l’occasion de revoir, en parcourant les Giardini, une pléiade de pavillons signés Josef Hoffmann (Autriche, 1934), Gerrit Rietveld (Pays-Bas, 1954), Alvar Aalto (Finlande, 1956), Sverre Fehn (Pays nordiques, 1962) ou James Stirling (pavillon du Livre Electa, 1991), auxquels il faut bien sûr associer ceux du maître des lieux Carlo Scarpa : la billetterie (1952), le jardin de sculpture ou le pavillon du Venezuela (1954). Si Venise a par ailleurs suscité les projets des plus grands (Louis I. Kahn, Le Corbusier, Frank Lloyd Wright), elle est aussi marquée par l’architecture du XXe siècle dans chacun de ses quartiers. Venise, capitale du modernisme ?

Si l’on reprend l’analyse qu’en fait Lewis Mumford dans La Cité à travers l’histoire (1961), Venise anticipe à bien des égards certaines des thèses de l’urbanisme moderne : séparation des fonctions – dès le XVe siècle les zones affectées à l’industrie sont fixées et séparées de la ville centre –, hiérarchisation des voies de circulation (rapide sur le grand canal, moyenne sur les petits canaux et piétonne partout ailleurs), enfin hygiénisme de la ville sur l’eau (tous les déchets sont déversés dans la mer). Dans les premières décennies du XXe siècle, son statut de ville touristique l’a par ailleurs contrainte à s’équiper : dès 1934, le Lido dont les grands hôtels ont vu le jour à la Belle Epoque est doté d’un aéroport (G. Cicogna). Outre sa conservation, la desserte de Venise est en effet l’enjeu qui aura le plus lourdement pesé durant tout le XXe siècle. En 1934 également, c’est à l’entrée de la ville qu’un immense garage automobile voit le jour (Eugenio Miozzi), tel une nouvelle porte et un signal dont l’écriture moderniste ne fait aucune concession à l’architecture vénitienne. C’est en 1934 encore qu’est lancé le concours pour la construction d’une nouvelle gare de chemin de fer, qui ne verra le jour qu’en 1955 : ce sobre volume horizontal, paré de marbre d’Istrie, est l’unique édifice moderniste du Grand Canal – le marché au poisson de Cesare Laurenti et Domenico Rupolo (1907), près du Rialto, est plus contextuel.

 

 

Mais le premier bâtiment à avoir radicalement modifié la silhouette de la ville, même à ses confins, est l’ensemble de bâtiments de minoterie situé sur la Giudecca, le Molino Stucky, réalisé entre 1895 et 1920. Ces moulins dotaient Venise d’une architecture industrielle dont les caractères s’uniformisaient alors à travers l’Europe, au point de constituer un style international avant l’heure. C’est d’ailleurs un architecte allemand basé à Hanovre, Ernest Wullekopf, qui, comme il aurait pu le faire à Berlin ou Liverpool, a dessiné les imposantes façades de briques d’inspiration gothique – elles culminent à  50 m de haut –, dont les détails proviennent davantage de l’architecture nordique que des nombreux châteaux et fortifications de Vénétie. La commission esthétique de Venise (Commissione all’Ornato) faisait à ce propos remarquer la dissonance introduite par les formes proposées, non pas tant avec le style vénitien qu’avec l’architecture des usines italiennes… Désaffecté depuis les années 1950, le Molino Stucky, avec sa tour d’angle, ses clochers et ses frises ponctuées de merlons, s’est pourtant imposé dans le paysage de la Sérénissime ; il a été transformé dans les années 2000 et accueille désormais des bureaux et un hôtel[1]. C’est également le cas de la distillerie qui le jouxte, construite dans le même esprit par Consiglio Fano et Ugo Vigevano (1909-1920), reconvertie dès les années 1980 en immeuble résidentiel.

 

 

 

Texte et Visuels : © Simon Texier

Retrouvez cet article au sein d’ArchiSTORM #91