CHRONIQUE I UNE HISTOIRE DES GARES EN FRANCE, CHAPITRE 2 : LES GARES FRANÇAISES À L’EXPORT

CHRONIQUE

UNE HISTOIRE DES GARES EN FRANCE
CHAPITRE 2 : LES GARES FRANÇAISES À L’EXPORT

 

Dans Une histoire des gares en France, des origines du chemin de fer jusqu’à aujourd’hui, ouvrage à paraître cet été aux éditions Archibooks, il sera question de l’histoire des gares ferroviaires nationales. De leur invention à aujourd’hui, nombreuses ont été leurs évolutions, leurs restructurations, leurs mutations, aussi bien d’un point de vue architectural qu’urbanistique, sociologique et technologique.

Après un premier chapitre consacré au retour des verrières dans l’architecture des gares ferroviaires, signal fort de la dimension paysagère que prirent les gares à partir des années 1990, ce deuxième chapitre s’intéresse à l’exportation du savoir-faire de la SNCF à l’étranger.

Chapitre 2 : les gares françaises à l’export

Dès la création d’Arep en 1997, la volonté de la SNCF était d’exporter son savoir-faire à l’étranger tout en confortant l’expérience de ses équipes d’architecture et d’ingénierie. La politique volontariste d’exportation menée par Arep à partir du début des années 2000 doit être saluée. Un peu à l’étroit sur le territoire national et soucieux d’étoffer le savoir-faire d’Arep notamment en matière de conception de grands projets et d’aménagement urbain, Duthilleul et Tricaud ont activement poursuivi une action d’exportation de l’ingénierie française en répondant à des concours internationaux, ce qui a permis de renforcer durablement effectifs et compétences d’Arep. Le premier succès a été la gare de Gwangmyeong à Séoul réalisée en 2003 suite à un concours lancé en 1995. Il s’agissait alors pour l’Agence des Gares de travailler pour d’autres maîtres d’ouvrages que la SNCF et de valider ses compétences à l’export. La gare de Gwangmyeong se dresse au sud de la métropole de Séoul, dans un territoire encore faiblement urbanisé, sur la première ligne à grande vitesse du pays. Une vaste verrière cintrée de 70 mètres de portée surplombe sur 310 mètres la partie centrale des huit voies en décaissé. Cette lumineuse nef est prolongée de part et d’autre par des galeries latérales elles aussi clôturées de parois entièrement vitrées. Cette gare quelque peu monumentale, dont le mouvement général fait écho aux collines environnantes, marque ainsi l’entrée de la Corée dans le monde de la grande vitesse ferroviaire. Après la transformation en 2005 de la Direction de l’Aménagement et du Patrimoine en Direction de l’Architecture au sein de la SNCF, suivie de la création au sein d’Arep du bureau d’études Arep-Ville et d’Arep-Architecture en 2007, la répartition des tâches se précise. La Direction de l’Architecture regroupe l’Agence des gares avec 60 salariés, les ateliers territoriaux et les agences locales qui s’occupent de l’entretien et des travaux sur les bâtiments de la SNCF. Arep se tourne aussi vers d’autres clients que la SNCF, quoique restant souvent en sous-traitance de l’Agence des Gares, comme les collectivités locales ou l’export, avec l’ambition de déployer ses compétences sur les gares mais aussi sur la conception de bâtiments ou de quartiers urbains. Cette politique acte la déconnexion entre les services d’architecture propres à la SNCF et un bureau d’études disposant d’une autonomie de moyens et de compétences adéquates pour travailler à l’export.

Gare de Shanghaï-Sud, Chine. Maîtrise d’ouvrage : Ministère des chemins de fer pour la gare, Ville de Shanghaï. Maîtrise d’oeuvre : AREP Ville et ECADI associés (East China Architectural Design and research Institute / Consultant structure : MaP3. Surface : 47 000 m². Livraison : 2006 © Jucember

Après la Corée, la Chine, en plein développement et qui s’ouvre alors aux investissements étrangers, devient la cible privilégiée d’Arep en offrant l’opportunité de projets à grande échelle qu’on ne trouvait plus en Europe. La gare de Shanghai Sud en 2006 est la première réalisation marquante dans ce pays. C’est une très vaste gare qui affecte une forme circulaire, pour le moins originale mais qui possède une forte dimension symbolique. Autour du cylindre vitré de 240 mètres de diamètre prolongé par un généreux auvent s’enroulent une série de voies routières reliant la gare au centre-ville, tandis qu’à l’intérieur se déploie une vaste salle des pas-perdus couverte par une toiture translucide portée par une simple couronne de colonnes métalliques. Sous cette halle ne transitent pas moins de 17 lignes ferroviaires et d’autres modes de transport publics. Une légère toiture vient protéger le prolongement des quais en contrebas. La gare se distingue ainsi dans le conglomérat hétéroclite de la métropole chinoise comme un repère identifiable et rassurant. À la gare de Wuhan, inaugurée en 2011, c’est aussi la forme de la toiture qui caractérise l’architecture. Une série de corolles portées par de fins poteaux encadrent une gigantesque nef centrale abritée sous une verrière ondulée qui couvre le milieu des dix quais, les extrémités étant protégées par les pétales latéraux. La forme ondulante de la nef évoque l’envol d’un oiseau, en l’occurrence une grue, une claire référence à une légende locale liée à cette ville de dix millions d’habitants. La gare de Qingdao Nord, conçue par Étienne Tricaud, Daniel Claris et Luc Néouze en 2007 et réalisée en 2014, manifeste aussi une monumentalité certaine. Située à une encablure de la mer Jaune, elle déploie sa grande toiture en forme d’aile sur un socle vitré. Des portiques haubanés en forme de V inversé définissent une structure dynamique qui donne une forte expression au grand hall très lumineux qui évoque davantage un aéroport qu’une gare. Enfin, pour 2021, la gare de Bolancheng Nord près de Chengdu, la métropole de l’ouest chinois, se glisse sous une autoroute portée par une série de robustes arcs en béton et prolongée sur le côté par une résille virée reposant sur des colonnes qui s’évasent en ogives, pour apporter un maximum de lumière aux voies en décaissé. Toutes ces gares multimodales ont en commun de proposer de très vastes vestibules, avec des verrières couvrant les accès aux voies en contrebas et des structures métalliques élancées, uniformément peintes en blanc, de privilégier transparence et lumière naturelle et d’être conçues avec une grande générosité d’espace, appropriée aux foules qui doivent les emprunter. En parallèle, Arep étudie également en 2009 la rénovation de la splendide gare de Chhatrapati Shivaji (ex. Victoria) à Mumbai en Inde, construite en 1878-1888 sur les plans de l’architecte Frederick Stevens, en proposant une vaste toiture métallique plate portée par de fines structures arborescentes et installée sur le côté arrière de la gare, protégeant ainsi une place couverte. De même à Casablanca au Maroc la gare du Port retisse en 2014 un lien entre ville et quartier portuaire en offrant un vaste auvent porté par des colonnes palmiformes et clos de verre ou de moucharabiehs côté soleil couchant. En Europe, la gare de Luxembourg a bénéficié en 2012 à l’instar de celle de Strasbourg d’un auvent extérieur juxtaposé à la façade en pierre de la gare historique préservée. À Turin, la gare de Porta Susa conçue par Arep en 2014 en collaboration avec Silvio D’Ascia, s’est vue coiffée par une verrière cylindrique longue de 385 mètres, qui couvre les voies désormais enterrées tout en laissant plusieurs passages transversaux. La gare renoue ici avec une dimension de monument urbain qui s’inscrit également dans la tradition des rues bordées d’arcades propre à Turin. Arep poursuit son activité à l’étranger avec notamment la gare de Djeddah ou celle de Dubaï pour l’Exposition universelle 2020, outre six nouvelles gares pour l’extension de la ligne rouge du métro aérien. Une grande ombrière en forme d’aile déployée protège un jardin planté à rez-de-chaussée qui donne accès aux quais en surplomb. De longues rampes permettent de distribuer le flot des visiteurs vers l’espace d’exposition.

Gare de Shanghaï-Sud, Chine. Maîtrise d’ouvrage : Ministère des chemins de fer pour la gare, Ville de Shanghaï. Maîtrise d’oeuvre : AREP Ville et ECADI associés (East China Architectural Design and research Institute / Consultant structure : MaP3. Surface : 47 000 m². Livraison : 2006 © MNXANL – CC 4.0

Cette activité à l’export ne s’est pas limitée pour Arep à la seule étude de gares ferroviaires. Dans de nombreux cas, la dimension urbaine des quartiers environnants a été prise en compte, ce qui a aussi conduit l’agence à mener diverses études urbaines, par exemple sur Wuhan en Chine et Skolkovo en Russie en 2014, sur le nouveau quartier de Bouregreg à Rabat au Maroc en 2015, ou, plus récemment, sur Shenzen en Chine. De même, différentes études ont aussi été menées en France, telle l’opération « Grand Cœur » à Nancy sur les franges de la gare en 2014, autour des gares en plein champ d’Avignon en 2011 ou de Reims-Bezannes en 2014. Par ailleurs l’agence a construit divers bâtiments, notamment en Chine, comme le musée historique de la ville de Beijing et le quartier d’affaires de Shichimen avec ses trois tours en forme d’ogive en 2006, des centres d’expositions, des pôles sportifs, des bâtiments de bureau, des tours à Beijng et à Ho Chi Min au Vietnam, voire en France, notamment avec les propres bureaux d’Arep, au sein d’une ancienne usine Panhard à Paris dans le 13e arrondissement magnifiquement réhabilitée.

Texte Bertrand Lemoine
Visuel à la une Gare de Wuhan, Chine. Maîtrise d’ouvrage : Ministère des chemins de fer chinois. Maîtrise d’oeuvre : AREP / J.M. Duthilleul, E. Tricaud, D. Claris, A.I. Sigros ; Institut n°4 ; MaP3 / E. Livadiotti. Surface : 120 000 m². Livraison : 2009 © Zhangmoon618 – CC BY-SA 4.0

Retrouvez le chapitre 2 d’une histoire des gares de France, sur les gares françaises à l’export, dans archistorm daté mai – juin 2021