DOSSIER SOCIÉTAL I ARCHITECTURE RURALE : UN CHAMP DE POSSIBLES

DOSSIER SOCIÉTAL

ARCHITECTURE RURALE : UN CHAMP DE POSSIBLES

Au cours du siècle dernier, de nouveaux modes de production agricole ont été adoptés, la mécanisation s’est développée et des impératifs d’ordre sanitaire ou environnemental se sont imposés. En parallèle, la surface moyenne des bâtiments agricoles augmentait, pour atteindre désormais plus de 470 m2. Chaque année, sur le sol français, les agriculteurs construisent 10 millions de mètres carrés de bâtiments agricoles, soit 35 % du bâti non résidentiel. Aussi ces constructions rurales contribuent-elles largement à façonner les identités locales et à transformer drastiquement les paysages de campagne. L’architecture d’auteur y a toute sa place.

Maison et hangar agricole par Guillaume Ramilien

Storytelling dans les vignobles  

« Je me suis appuyé sur les lignes présentes dans le paysage, notamment la forme asymétrique du toit de la petite maison traditionnelle voisine, pour trouver le volume de ce bâtiment particulier, pour le sculpter, le tailler d’une manière contemporaine. Toutes les arêtes de l’édifice sont en pente, comme le terrain, aucun angle n’est droit, les façades sont délicatement pliées… » Ainsi s’exprime Christian Biecher à propos du chai qu’il livrait il y a quelques mois à Talmont-sur-Gironde. L’architecture raffinée de ce monolithe à plusieurs facettes d’acier laqué noir, admirablement implanté sur une parcelle du vignoble des Hauts de Talmont, « n’a pas été conçue pour produire un effet spectaculaire, mais plutôt pour susciter la curiosité, le désir de découvrir. On peut dire que c’est de la haute couture sous des habits très simples », ajoute l’architecte, qui a réussi avec brio à s’implanter dans un site splendide sans l’écorcher d’un millimètre. La tâche était rude : le vignoble des Hauts de Talmont est situé à Talmont-sur-Gironde, sur les falaises de l’estuaire. Le lieu est stratégique, avec une vue vers le large, aussi la commune est-elle classée « site patrimonial remarquable ». C’est sur ces terres que Lionel Gardrat, Michel Guillard et Jean-Jacques Vallée, les trois fondateurs du domaine, ont souhaité la création d’un vignoble pour y planter le colombard, un cépage blanc local qui avait été délaissé. Le trio a fait également le choix exigeant de la biodynamie, un mode de culture valorisant le sol et la plante, grâce à des préparations issues de matières naturelles, allant beaucoup plus loin que le simple label bio. Le projet architectural a été traité dans sa globalité : selon les règles d’une production en biodynamie où la construction vient s’immiscer délicatement pour ne faire qu’un avec la nature environnante. L’aventure est exceptionnelle, Christian Biecher en a réifié le récit.

Centre équestre du Val-Joly, architectes Isabelle Menu et Luc Saison, 2020 © saisonmenu

Un rapport tenu au paysage

En remontant vers le Calvados, c’est au milieu d’une propriété agricole de la plaine de Caen, à Cagny, que l’architecte parisien Jean-Christophe Quinton a imaginé un élégant volume à l’échelle du territoire. Celui-ci est le collage inattendu d’une habitation et d’une grange, sur un domaine de 400 hectares consacrés à l’élevage de jeunes cerfs et à la production de lin. D’apparence rustique, avec ses façades de bois, l’édifice se révèle finement élaboré dans son plan et ses détails de mise en œuvre. La genèse du projet sort des sentiers battus : c’est à la suite d’une redistribution des cartes lors d’une succession qu’un couple d’exploitants s’est adressé à l’architecte. En effet, à quelques années de leur retraite, ils étaient obligés d’édifier une nouvelle maison et un hangar supplémentaire pour abriter des engins et entreposer du paillis de lin. Jean-Christophe Quinton propose de rassembler les programmes afin de constituer « une force de frappe à l’échelle du paysage », très plat, et de « tenir la plaine ».

Dans l’Avesnois, c’est grâce à la volonté du Conseil général qu’a été édifié un centre équestre, lui aussi d’une remarquable qualité architecturale avec ses volumes simples en béton noir et en ardoise. Un concours en loi MOP avait été lancé pour la réalisation de ce programme qui fut ensuite confié à un exploitant. Largement ouvert sur son environnement, le projet habite le paysage de la commune de Val-Joly et profite de ses atouts sans le dénaturer. Un premier bâtiment, destiné à l’accueil du public, propose un volume très simple établi sur une continuité façade-toit générant un élément unitaire en structure béton revêtu d’ardoises. Une très large baie continue en verre parcourt la façade et se retourne en pignon pour signaler l’espace d’accueil des visiteurs tout en éclairant largement le foyer. Des vues sont ainsi cadrées sur l’espace d’évolution des chevaux et sur le lac. Le second bâtiment est dévolu à l’hébergement des chevaux (boxes, grange, fumière…). Ce dernier est fait d’un socle en béton sur lequel flotte une vaste toiture d’ardoises. Entre les deux, un vide, structuré de bois, est destiné au stockage des ballots de paille. L’ensemble de ces bâtiments, en Normandie ou dans l’Avesnois, d’une grande plasticité formelle, ouvrent un champ de possibles dans un domaine habituellement réduit à l’univers du banal et du standard industriel. (…)

Texte Sophie Trelcat
Visuel à la une Chai des Hauts de Talmont, Talmont-sur-Gironde, architecte Christian Biecher, 2020 © Luc Boegly

Retrouvez l’intégralité du Dossier Sociétal, Architecture rurale : un champ de possibles, dans Archistorm daté juillet – aout 2021