Après la réorganisation administrative du département de la Seine et la création des Hauts-de-Seine en 1964, l’architecte André Wogenscky conçoit la nouvelle Cité Administrative, dont le projet comprend une préfecture, un tribunal, mais aussi un ensemble de sites culturels. Dans le cadre du plan national France Relance, le Tribunal judiciaire de Nanterre a fait l’objet d’une opération de rénovation énergétique achevée ces derniers mois. Le projet développé par l’entreprise Léon Grosse en collaboration avec l’agence d’architecture Patriarche s’est concentré sur l’amélioration des performances thermiques et acoustiques ainsi que sur le confort d’usage.

«Deux années de travaux ont permis à ce chantier de grande ampleur, dans un tribunal en fonctionnement, de s’inscrire dans la transition écologique. […] Moins de consommation, moins d’émissions, mais aussi moins d’inconfort pour les professionnels de justice et les justiciables.»
Jean-François Beynel, Premier président de la cour d’appel de Versailles et Marc Cimamonti, Procureur général

Histoire du lieu

En 1964, la réorganisation administrative du département de la Seine donne lieu à la création de quatre nouveaux départements dont celui des Hauts-de-Seine. André Malraux, ministre des Affaires culturelles, confie alors à l’architecte Le Corbusier la conception de la Cité Administrative. Le projet comprend une préfecture, un tribunal, mais aussi un ensemble de sites culturels installés à proximité et reliés à la Cité par une passerelle. L’implantation de la Cité s’inscrit dans le prolongement de l’axe historique de l’Arc de Triomphe.

Après le décès de l’architecte l’année suivante, le projet est confié à l’un de ses collaborateurs, André Wogenscky. L’ensemble culturel n’est finalement pas construit, mais le centre administratif départemental inauguré en 1974 regroupe tous les services de la Préfecture et du Tribunal.

Une architecture emblématique

Afin de respecter une séparation entre justice et pouvoir exécutif, le tribunal est installé dans un bâtiment indépendant attenant à la préfecture, de façon à ce que l’angle entre les deux immeubles crée une cour d’honneur. Le tribunal construit sur pilotis s’élève sur six étages en superstructure, le système de poteaux-dalles permet la mise en œuvre de façades vitrées en mur-rideau et de vastes plateaux libres. Cinq niveaux de sous-sols accueillent les archives, les parkings et les services techniques.

Le traitement de l’accès des détenus a fait l’objet d’une attention particulière de la part de Wogenscky qui a imaginé un système sécurisé composé de sas et d’ascenseurs reliant les sous-sols à un étage intermédiaire situé sous les salles d’audience. Au rez-de-chaussée, la salle des pas perdus au sol de marbre blanc se déploie sous un volume qui atteint le quatrième étage. Cette importante hauteur est animée par de hauts poteaux en béton brut de décoffrage, ainsi que par un imposant escalier au volume sculptural, recouvert d’une peinture de couleur rouge-orangé. Des tubes luminescents placés sous la main courante éclairent les emmarchements. Au troisième étage est installé un patio visible depuis les bureaux des étages supérieurs.

«Les palais de justice, sont des passeurs entre le temps et les hommes et femmes qui y passent, dans les salles des pas perdus dit-on, ils relient aussi bien les justiciables, que les professionnels de justice, et même les architectes entre eux qui se répondent par leurs oeuvres.»
Benjamin Deparis Président du tribunal et Yves Badorc Procureur de la République

Contexte du projet de rénovation

Dans le cadre du plan national France Relance, le Tribunal judiciaire de Nanterre a fait l’objet d’une opération de rénovation énergétique. Le projet développé en conception-réalisation a été porté par l’entreprise Léon Grosse, en collaboration avec l’agence d’architecture Patriarche. Le chantier, achevé à la fin de l’année 2024, s’est concentré sur l’amélioration des performances thermiques et acoustiques ainsi que sur le confort d’usage, en hiver comme en été.

Objectifs énergétiques et confort d’usage

Les travaux de réhabilitation se sont concentrés sur l’isolation thermique et acoustique, visant à limiter les nuisances extérieures de chaleur ou de bruit tout en préservant la respiration du bâtiment grâce à une ventilation naturelle optimisée. Les façades et la toiture ont été rénovées pour offrir un rafraîchissement passif durant l’été ainsi qu’une meilleure retenue de la chaleur en hiver, et les menuiseries extérieures ont été remplacées. Les interventions intérieures ont porté sur les équipements de climatisation, de ventilation et de chauffage, ainsi que sur les éclairages.

Une démarche de réemploi in situ a été mise en œuvre sur le chantier et a notamment permis de conserver 1 000 m² de marbre poli ou encore des ouvrages de serrurerie après remise en état. Les étanchéités asphaltées en toiture basse ont été conservées malgré leur ancienneté, en raison de leur efficacité et de la complexité qu’aurait représentée leur réfection. Un tri méthodique et systématique des déchets a également été instauré. Tous ces choix ont permis d’optimiser le chantier et de respecter les coûts globaux de l’opération, mais ont aussi participé à moderniser l’édifice tout en respectant son identité architecturale.

« La rénovation des façades a été conçue pour répondre à un triple objectif : performance thermique, confort acoustique et préservation de l’architecture d’origine.»
Grégoire Chamousset, Directeur général, Aluval

Les principes du projet architectural

Le projet architectural développé repose sur une intervention respectueuse de l’architecture existante, visant à préserver la cohérence visuelle de l’édifice et son intégration au sein du plan d’ensemble de la Cité Administrative. Les proportions dictées par l’application des principes du Modulor ont été respectées. La composition des volumes reste la même avec un socle en retrait aux niveaux du rez-de-chaussée et de l’entresol, jouant toujours son rôle de support visuel au volume supérieur parallélépipédique.

Les matériaux de façade ont été conservés dans leur modénature et leur disposition d’origine, caractérisées par une alternance de bandes noires et blanches, conséquence de l’application des vitrages teintés et de retraits successifs. La bichromie et la surface rythmée de l’enveloppe ont été préservées avec le maintien du décalage de 8 cm entre les cassettes émaillées du revêtement et les vitrages.

Parmi les modifications réalisées, l’entrée a fait l’objet d’une demande particulière. Dans le projet d’origine dessiné par Wogenscky, l’accès au bâtiment devait s’effectuer par une passerelle projetée au troisième étage, cet élément n’a cependant jamais été réalisé. L’entrée au rez-de-chaussée, ajoutée a posteriori, ne répondait plus au besoin des différents flux d’usagers qu’accueille le site, cet espace a donc été requalifié afin de concentrer les trois flux distincts des visiteurs, des avocats et du personnel.

Quant au patio central, recouvert d’un simple tapis enherbé au moment du concours, il a été entièrement repensé et remis en œuvre pour devenir un espace de nouveau lisible et appréciable. Le choix de la palette végétale privilégie des espèces adaptées au climat local, mêlant des plantes aux feuillages persistants et caducs, en faveur d’un paysage qui évolue au fil des saisons.

Entretiens

Anne Since, Directrice de Projet et Nuno Morais, Chef de Projet, Patriarche

Comment votre équipe a-t-elle rejoint ce projet ?

Un concours pour la réhabilitation du tribunal de Nanterre a été lancé dans le cadre du programme France Relance, en mars 2021, avec un délai de trois mois pour remettre une proposition. Notre agence a alors remporté le concours et a été missionnée dans le cadre d’un accord-cadre passé avec Léon Grosse couvrant plusieurs projets de rénovation énergétique de bâtiments publics. Dès la réunion de lancement, François Petit, directeur de projet chez Léon Grosse, nous a précisé les grandes orientations, en insistant sur les spécificités programmatiques d’un tribunal. L’approche a consisté à éviter toute intervention intrusive sur le patrimoine existant, à simplifier les parcours techniques et à rechercher des solutions qui répondent à l’activité judiciaire du site.

Par quels moyens avez vous identifié les éléments fondamentaux de l’architecture d’origine ?

Un important travail exploratoire a été mené afin d’identifier les matériaux, les calepinages, la structure et les logiques de composition du bâtiment. Des plans de géomètre existaient, mais sans précisions sur la structure ni sur la réalisation des balcons. Des recherches documentaires ont donc été menées entre l’équipe de maîtrise d’œuvre et Léon Grosse, et les documents retrouvés ont permis de reconstituer un état d’origine fiable sur lequel se baser. Un autre axe a consisté à retrouver les matériaux d’origine, notamment les émaux de Briare. Ces éléments sont encore fabriqués aujourd’hui, dans les mêmes formats et avec les mêmes finitions noir, blanc, brillant ; ils ont été reposés sur des panneaux rapportés devant les isolants.

Dans la continuité de cette volonté patrimoniale, quelles ont été les options retenues pour l’isolation ?

L’isolation thermique a été réalisée par l’extérieur, à l’exception des terrassons. Le bâtiment repose sur une structure composée de planchers gaufrés très fins d’environ 7 cm d’épaisseur avec des poutres espacées tous les 78 cm. Cette finesse structurelle ne permettait pas d’intervenir par l’intérieur sans compromettre les équilibres techniques. Les murs-rideaux viennent donc s’ancrer de part et d’autre du plancher et le pont thermique est limité à 7 cm, ce qui a été considéré comme acceptable. Cette solution répondait en effet aux objectifs du programme tout en respectant l’enveloppe budgétaire. Les anciennes cassettes en acier émaillé à emboîtement ont été remplacées par des cassettes aluminium à joints ouverts, plus légères, ce qui a permis de compenser le poids ajouté par l’isolant. Pour respecter les teintes d’origine, les épines et traverses des murs-rideaux sont anodisées en intérieur, les panneaux sandwich opaques en aluminium sont noirs et, en extérieur, les capots serreurs et tôles d’habillage sont d’un noir RAL 9005. Les murs-rideaux ont été entièrement refaits, l’entreprise Schüco nous a proposé un système de mur-rideau standard permettant des vitrages bord à bord similaires à l’existant et sans rupture verticale visible. Les simples vitrages initiaux étaient des verres teintés bronze de 8 mm ; pour retrouver cette teinte, nous avons réalisé plusieurs essais et le vitrage définitif a finalement été réalisé avec un verre teinté de 6 mm, assurant un bon compromis entre rendu visuel et performance thermique.

Nous avons par ailleurs ajouté des ouvrants dans les murs-rideaux, absents dans le bâtiment d’origine. En effet, dès le concours, le choix a été fait d’installer un ouvrant toutes les deux travées, à tous les étages, afin d’assurer une ventilation
naturelle des bureaux

Enfin, concernant les terrasses, plusieurs solutions ont été mises en œuvre. Certaines avaient déjà été partiellement isolées dans les années 2000, nous avons donc conservé et complété ce travail. La terrasse du patio, non isolée, a été entièrement reprise avec l’ajout d’une isolation de 16 cm de laine de roche, étanchéisée puis plantée. Nous avons disposé de la terre végétale en îlots et buttes sur une épaisseur variable mais suffisamment importante pour permettre la plantation d’arbustes.

Clémence Cruau, Ingénieure travaux principale, Léon Grosse

Quel a été le rôle de votre équipe dans le cadre de ce projet et comment le travail avec les architectes s’est-il organisé ?

Notre équipe a piloté le chantier en coordination étroite avec les sous-traitants et les autres intervenants. Nous avons travaillé en conception-réalisation avec l’équipe d’architecture Patriarche, ce qui nous a permis d’intégrer très tôt les contraintes et les besoins du maître d’ouvrage au projet. Ensemble, nous avons élaboré le phasage des travaux et prévu l’organisation générale du chantier afin que le tribunal reste fonctionnel en permanence durant toute la durée du chantier.

Un autre avantage de la conception-réalisation est que nous avons pu mettre en place plus facilement un principe de réemploi des matériaux. Par exemple, nous avons pu récupérer et réutiliser la quasi-totalité de l’isolant thermique de la toiture. Le maître d’ouvrage a été très réceptif à ces solutions réduisant les déchets et l’empreinte carbone du chantier.

Quelles étaient les contraintes d’un chantier en site occupé, avec l’activité du Palais de Justice maintenue durant les travaux ?

Travailler dans un bâtiment occupé impose de nombreuses contraintes. D’abord, il a fallu composer avec les horaires et le rythme de vie du Palais de Justice. Une zone de chantier a été créée et confinée avec ses propres accès pour que les flux du personnel de justice ou du public ne croisent jamais ceux du chantier. Afin de ne pas perturber les audiences, nous avons décalé certaines tâches en soirée ou le week-end et concentré les travaux les plus gênants, tels que le remplacement des menuiseries des salles d’audience, sur les périodes estivales puisque l’activité judiciaire y est moindre.

Par ailleurs, l’emprise du chantier était restreinte, à chaque phase, nous ne pouvions occuper qu’une portion limitée du bâtiment. Il a donc fallu une logistique très précise pour approvisionner le chantier et évacuer les gravats sans perturber la circulation dans le reste du bâtiment. Il fallait aussi sécuriser en permanence le chantier pour protéger les usagers comme les ouvriers. Au final, réussir ce chantier sans jamais interrompre l’activité du Palais de Justice a représenté un véritable défi, relevé grâce à la flexibilité et à l’engagement de tous.

Quelles étaient les contraintes de sécurité à respecter au sein de cet établissement ?

Sur le plan de la sécurité, les exigences étaient particulièrement élevées dans cet établissement classé établissement recevant du public de catégorie 2. Il était absolument exclu que le chantier compromette la sécurité incendie ou l’évacuation du tribunal. Nous avons isolé les zones de chantier par des cloisons étanches et créé des cheminements séparés pour les ouvriers et les matériaux. Aucune issue de secours ni circulation publique n’a été fermée, et nous avons planifié les opérations de façon à toujours maintenir ouvertes les voies d’évacuation.

Enfin, nous avons fortement renforcé le contrôle d’accès au chantier. Tous les intervenants ont fait l’objet d’un contrôle d’identité et l’accès au chantier était strictement contrôlé par badges, en coordination avec les services de sécurité du tribunal.

Comment avez-vous organisé le calendrier du chantier avec les différentes parties prenantes du projet ?

Il a fallu planifier le chantier très en amont, en concertation à la fois avec le Tribunal de Nanterre et avec nos différents partenaires (architectes, bureaux d’études, entreprises sous-traitantes). Le chantier s’est étalé sur deux ans et nous l’avons découpé en quatre grandes phases. Ce phasage a été conçu de façon à ce qu’à chaque étape, une partie du bâtiment isolée par cloisons était en travaux, tandis que le reste du tribunal pouvait continuer à fonctionner normalement. Chaque phase a nécessité des déménagements internes. Nous avons aménagé des espaces provisoires pour reloger temporairement les services occupant les zones à rénover.

Ces transferts étaient menés tambour battant afin que les personnels retrouvent leur poste dès le lundi matin. Ce travail de relogement a mobilisé nos logisticiens de chantier en collaboration avec les services généraux du tribunal. La communication était essentielle, une réunion hebdomadaire avec le Tribunal et des échanges quotidiens sur le terrain ont eu lieu, et des interactions avec l’administration du tribunal permet-taient d’informer les utilisateurs des travaux à venir. Un planning partagé et régulièrement mis à jour mentionnait clairement les phases sensibles (travaux bruyants, etc.), afin que chacun soit prévenu des éventuelles nuisances.

Fiche technique :

Maîtrise d’ouvrage : Ministère de la Justice
Maîtrise d’œuvre : Patriarche (Architecture, Ingénierie, TCE, Économie, QEB, BIM)
Équipe : Léon Grosse (mandataire)
Entreprises (liste non exhaustive) : Aluval (enveloppe extérieure), Les Éclaireurs (éclairage, mise en lumière)
Surface : 16 000 m2
Programme : Réhabilitation
Budget : 22,5 M€

Par Cléa Calderoni
Toutes les visuels sont de © Adélia Paladino

— Retrouvez l’article dans archistorm 135 daté novembre – janvier 2026