VERS DE NOUVEAUX MODELES DE COMMERCE – L35

TRIBUNE LIBRE

L35 ARCHITECTURE, URBANISME, DESIGN

Étant l’un des moteurs qui contribue à consolider les espaces urbains, le commerce se doit donc de répondre aux nouvelles expectatives et se réinventer constamment.

Les modes de vie, les attentes et les besoins des populations évoluent continuellement. Les nouvelles générations ont durablement transformé les façons de vivre, les échanges et les modes de consommation… L’avènement d’internet, qui a engendré une grande révolution, a secoué un certain nombre de principes immuables. Nous avons ainsi aujourd’hui le sentiment d’avoir tout vu, tout connu, tout acheté, grâce à cette grande fenêtre ouverte sur le monde, ce qui nous amène à ne nous déplacer que pour des besoins spécifiques, des échanges sociaux ou encore la recherche de nouvelles sensations et expériences.

Une conscience environnementale est également venue frapper nos esprits et a modifié la vision que nous avions de notre métier et, par conséquent, des réponses à offrir qui se doivent désormais d’être « écoresponsables » dans les limites de l’« économiquement possible ». En tant qu’architectes nous devons nous efforcer à comprendre ces nouvelles données, et à déchiffrer les attentes afin de concevoir des espaces appropriés, moyennant l’urbanisme et l’architecture.

Dans le processus de recréation des centres commerciaux, un examen critique des modèles préexistants est aussi nécessaire que la conviction que l’activité commerciale est historiquement l’une des plus dynamiques et des plus évolutives de nos villes. Étant l’un des moteurs qui contribue à consolider les espaces urbains, le commerce se doit donc de répondre aux nouvelles expectatives et se réinventer constamment. L’utilisation intensive des espaces commerciaux détermine l’activité quotidienne d’une partie très importante de la population. Par conséquent, ces derniers devraient être conçus suivant le même degré de détail, de soin et de traitement que ceux requis pour d’autres espaces urbains qui accueillent nos activités quotidiennes. Dans un secteur en évolution constante, où le commerce numérique s’accroît et où l’offre commerciale est aussi compétitive, il est essentiel de trouver des aspects distinctifs pour renouveler les centres commerciaux et les transformer en de véritables lieux d’échange : attractifs, confortables et surprenants.

urbanisme commercial

Cœur de Ville de Bezons

 

Dans ce contexte, les architectes sont confrontés à un défi : interpréter les attentes spatiales et sensorielles des utilisateurs afin de leur offrir une expérience qualitative et personnalisée. Le plaisir, la culture, la promenade, la restauration, les loisirs partagés en famille ou entre amis, sont des expériences que l’e-commerce peut difficilement proposer, et qui sont devenues indispensables pour le parcours client. L’urbanisme et l’architecture y jouent un rôle déterminant.

Dans le cas d’une rénovation en centre-ville, la proposition doit être considérée aussi bien d’un point de vue urbanistique, qu’environnemental et esthétique. Ainsi, au cœur de Barcelone, un équipement commercial et tertiaire obsolète a été transformé dans le souci d’une continuité urbaine. Le « commerce de rue » a été récupéré et l’offre de restauration renforcée. Désormais la ville dispose d’un nouvel espace urbain qui favorise les échanges sociaux et invite à la convivialité.

Par ailleurs, la typologie des centres commerciaux ouverts, dont La Maquinista (Barcelone, 2000), peut être considérée comme précurseur de l’urbanisme commercial actuel, visant à intégrer le commerce dans la ville. Les centres commerciaux aspirent ainsi à devenir des espaces urbains en réintégrant la promenade et la convivialité citoyenne.

L’urbanisme commercial paraît propice au développement d’un tissu urbain où différents secteurs d’activité peuvent coexister : résidentiel, tertiaire, commerce, équipement, etc. Les synergies dérivées de la mixité d’usages sont le point de départ de la création d’une ville. Ainsi, la présence d’établissements commerciaux, situés de manière stratégique dans le réseau urbain, génère tout un système de circulation et de flux auquel l’architecture doit répondre.

Un nouveau modèle d’urbanisme commercial est apparu depuis quelques années dans les centres-villes, la nouveauté résidant sur une gestion unique, comme dans les centres commerciaux, du positionnement des enseignes ou de l’exploitation postérieure. (…)

 

Découvrez la tribune libre au sein du numéro 98 du magazine Archistorm daté septembre-octobre 2019 ! 

La tribune libre de Jacques Pajot

Le CentQuatre, ou la nécéssité de l’architecte

Tribune libre de Jacques Pajot

 

Visuel à la une : Halle Aubervilliers © Myriam Tirler

 

Dix ans déjà que fonctionne le CentQuatre. Son succès a effacé les doutes qui ont jalonné son élaboration. Ce fut pour l’atelier NOVEMBRE une aventure intense. Humaine tout d’abord, dans la mobilisation des compétences multiples pour résoudre tous les challenges du projet. Programmatique ensuite, avec ses incertitudes, parce qu’il a fallu concevoir un outil évolutif et sans modèle préexistant.  Cet anniversaire du CentQuatre est pour nous l’occasion de revenir sur l’histoire de cette mutation, mais aussi, et surtout, de rappeler le rôle indispensable et parfois négligé, de l’architecte.

 

Le plus grand plaisir d’un architecte n’est-il pas de voir ses projets prendre vie ? Aujourd’hui, le CentQuatre est investi par des personnes de tous âges et toutes origines, adoptant le lieu pour s’adonner au hip-hop, au tai-chi ou à d’autres formes d’expression corporelle… Un architecte ne saurait rêver plus belle récompense que d’avoir contribué à la constitution d’une véritable agora, d’un espace populaire en plein Paris, à partir d’une friche prometteuse mais en totale déshérence au moment du projet.

Accueillant des formes multiples d’évènements publics ou privés, le CentQuatre est devenu, en plus d’être un centre de création artistique, le lieu hybride que nous espérions, ouvert à des populations qui craignaient que l’on construise, dans ce quartier oublié de Paris, un espace qui ne les concernerait pas. Ce fut là le grand défi.

Correspondant à une nouvelle génération d’équipements où le dialogue entre l’art, les pratiques culturelles et les territoires doit être permanent, le CentQuatre a aussi été pensé pour participer au renouvellement urbain du quartier. D’où la conception de la traversée, passage en libre accès reliant la rue Curial à la rue d’Aubervilliers à travers le bâtiment. Un dispositif qui contribue indéniablement au succès du projet.

Les anciennes Pompes funèbres ont été transformées en une véritable machine culturelle et populaire, un vaisseau comprenant une vingtaine d’ateliers, des bureaux de production, deux salles de diffusion, des espaces multifonctionnels, d’exposition, de stockage, mais aussi événementiels, des commerces et des parkings. Il a fallu repenser chaque espace… Derrière les façades historiques conservées, tout a été transformé.

 

Un projet architectural et programmatique…

Le succès et l’évidence du lieu font oublier qu’au départ, rien n’était acquis. Transformer cette « usine à deuil » en fabrique artistique mue par l’énergie populaire constituait un enjeu véritable. Totalisant plus de 40 000 m2, le site est gigantesque, et contrairement à ce qui a pu arriver dans d’autres friches, aucune association n’avait investi les lieux pour en initier la mutation. Il fallait ici tout inventer.

Le projet du CentQuatre a d’abord été un projet de programmation par l’anticipation de fonctionnalités et d’activités imaginées avant même la désignation du premier exploitant. Il a aussi été un projet complexe de reconversion, avec les contraintes liées à l’application des mises aux normes tout en respectant la mémoire de l’édifice protégé par son classement.

Les variations des hauteurs des halles, la présence des cours, le rythme des travées ont été analysées pour servir au mieux la mutation, et par de nouvelles séquences l’organiser avec évidence : les salles de diffusion au centre, les grands ateliers dans la grande halle, les commerces côté ville, l’administration côté rue Aubervilliers… La transversalité du projet était alors affichée.

La traversée centrale, qui n’existait pas, prend naturellement place dans l’axe de composition du site pour devenir la colonne vertébrale du CentQuatre. Casser des murs, créer des planchers ne suffisant pas, il fallait créer les conditions favorables au passage. L’accès en infrastructure des véhicules de livraison, la continuité des sous-sols pour la logistique, les cheminements privés desservant latéralement les ateliers, tout ce dispositif permet de rendre libre et accessible ce grand passage, ceci sans conflit ni de flux ni de contrôle d’accès.

Anticipant l’organisation d’évènements dans la halle Curial, les deux allées latérales ont été créées pour maintenir en permanence le libre passage du public. Et la placette suspendue autorise, en marge des flux, des occupations spontanées constituant des invitations à pénétrer le CentQuatre.

La fermeture de la Halle Curial par des ensembles vitrés repliables, la fluidité et l’horizontalité des plateaux, les possibilités d’accroche, les contrôles climatique et acoustique, sont autant d’éléments qui participent à la flexibilité des aménagements du CentQuatre.

 

Un outil conçu par des architectes…

L’intervention architecturale se démarque de l’esthétique de friche telle qu’elle s’est constituée à travers des projets comme la Belle de Mai, le lieu Unique, le palais de Tokyo. Plutôt que de pratiquer des trous béants que surlignent les encadrements en béton sans reprises d’enduit, les nouvelles baies ont été précautionneusement sciées en respectant l’ordonnancement des façades historiques et leur modénature. Malgré l’ampleur des transformations, il est parfois difficile d’identifier les nouvelles interventions. Un parti pris qui a pu déconcerter, mais qui s’explique par la volonté, en se glissant dans l’architecture d’origine, d’en réussir son appropriation par les habitants du quartier.

Outil technologique contemporain dans un costume du 19e, tous les jours les configurations changent pour s’adapter aux différentes animations. Rien n’a été figé, et certains aménagements ont été réalisés depuis pour répondre au succès de sa fréquentation.

À ses débuts, marqués par de difficiles tâtonnements, le projet était critiqué, et l’on accusait volontiers la programmation et les architectes d’être à l’origine de ses dysfonctionnements. Aujourd’hui, le succès ne semble revenir qu’à l’équipe de gestion actuelle. Peu importe cette situation, du moment qu’elle montre que les utilisateurs se sont approprié le CentQuatre. Elle confirme aussi que les grandes orientations de la conception étaient prometteuses : il a suffi de renouveler la Direction pour que ça marche, et non l’aménagement et l’organisation des espaces qui eux sont restés inchangés depuis la livraison.

N’est-il pas cependant paradoxal que l’architecte soit tour à tour désigné responsable de l’échec d’un lieu, et qu’on l’escamote dès que le site trouve son rythme de croisière ? Dans l’histoire d’un bâtiment, l’architecte est de « passage ». Cette réalité, difficile à assumer, requiert parfois de l’humilité et toujours de la générosité. En réponse à une commande, les architectes élaborent et construisent un projet pour ensuite le transmettre aux utilisateurs, sans aucune maîtrise sur ses possibles transformations.

Pourtant la conception d’un lieu comme le CentQuatre ne s’arrête pas à la livraison. Aussi, après ces dix années de fonctionnement, nous affichons toujours notre intérêt à être sollicités pour questionner le projet et en prolonger les intentions. Il serait souhaitable que l’architecte puisse en effet bénéficier d’un « droit de suite » pour accompagner l’évolution de l’ « œuvre », non pour en empêcher son appropriation.

Cette demande est légitime, bien qu’à contre-courant de l’esprit de l’époque. Aujourd’hui en effet, l’architecture est quelque peu bousculée. Certaines dispositions de la loi ELAN, le recours aux PPP, les missions des architectes limitées aux seules phases de conception…  illustrent le manque de considération du travail de l’architecte.

 

L’architecte reste incontournable…

Face à ce constat, les architectes doivent être vigilants. Les évolutions de la société et de la commande questionnent aussi l’exercice du métier et l’obligent à modifier ses pratiques pour s’adapter à ces nouvelles mutations.

Pour concevoir avec sens et ambition de servir la société et ses utilisateurs, l’architecte est de plus en plus militant, attentif dans ce qui fait le « juste prix » de la construction. Le projet du CentQuatre s’inscrit dans les préoccupations actuelles de Durabilité. Au-delà de la question de l’épaisseur de l’isolant, les questions de convivialité, de respectabilité, de partage ou d’évolutivité participent aussi à la définition d’un projet « durable ».

Fort de sa capacité d’analyse, l’architecte demeure le seul à pouvoir déterminer le « curseur » dans les arbitrages architecturaux, programmatiques ou techniques. Homme de synthèse, il garantit la coexistence des contraintes visibles et invisibles dans la gestion des espaces. Interprète sensible et scénographe d’une scène où la vie doit venir prendre place, il lui revient également de traduire des besoins exprimés avec conviction, tout en sachant replacer un bâtiment dans le sens de la ville. Incontournable enfin, l’architecte développe toutes ces approches que les logiques de divisions du travail et de spécialisation refusent aux autres compétences de la maitrise d’œuvre.

À l’occasion des 10 ans du CentQuatre, et plus qu’une garantie décennale, réaffirmons l’importance de l’architecture, et plaidons pour que le rôle de l’architecte soit plus que jamais respecté.

 

 

Jacques Pajot – Atelier Novembre

 

Retrouvez la tribune libre de Jacques Pajot au sein du numéro 96 du magazine Archistorm, daté mai – juin 2019 ! 

Le coup d’après, par Marc Barani

TRIBUNE LIBRE

Atelier Barani – Marc Barani, Architecte

 

Visuel à la une : Marc Barani © Bruno Levy

 

Il y a un peu plus de quarante ans, la loi du 3 janvier 1977 a déclaré l’architecture d’intérêt public.

L’architecture doit alors concourir à la qualité du cadre de vie à partir de 3 valeurs essentielles : économique, sociale et culturelle. Pour y parvenir, le recours à l’architecte est généralisé, les CAUE installés sur tout le territoire et les écoles d’architectures réformées. Le logement social et la ville deviennent prioritaires.

À la suite, la loi MOP définie les missions de l’architecte en marché public et garantie son indépendance. Les concours d’architecture complètent le dispositif.

Mais le monde a changé durant ces quarante dernières années.

Le contexte économique, social, les transitions écologiques et numériques, la crise récurrente du logement ont rendu une nouvelle politique de l’architecture nécessaire.

Le ministère de la Culture a conduit cette réflexion dans une continuité qu’il faut saluer. Le rapport de Patrick Bloche, finalisé en 2014, sur la création architecturale sert de socle à la Stratégie Nationale pour l’Architecture qui s’incarne dans la loi LCAP en 2016 (Liberté de Création à l’Architecture et au Patrimoine).

Cette loi vise à accroitre le rôle des architectes dans l’acte de bâtir et l’aménagement des territoires. L’ambition est forte.

Six grands axes se dégagent : autour de la sensibilisation du grand public, de la valorisation du patrimoine du XXe siècle, de l’enseignement, de la pluridisciplinarité, de la nécessité de soutenir l’expérimentation et la recherche et de la valeur économique de l’architecture.

Aujourd’hui, la réflexion se poursuit et s’actualise avec un rapport « désir et valeur d’architecture » qui vient d’être remis au ministre.

Une ligne de force se dégage après plusieurs années de réflexion, à partir de consultations élargies à l’ensemble des intervenants concernés par l’architecture.

Cinq ministres de la Culture prennent tour à tour le relai dans l’édification d’un corpus d’objectifs et de mesures partagées avec une continuité aussi remarquable qu’inhabituelle.

Mais, sur ce sujet, le ministère de la Culture est isolé et les arbitrages interministériels ne lui donnent pas toujours raison.

Pour preuve l’attaque frontale faite aux architectes par la loi Elan en contradiction totale avec la loi LCAP. Une loi qui donne le pouvoir aux entreprises parce qu’elles ont réussi à convaincre les pouvoirs publics qu’elles pourraient construire mieux, plus vite et moins cher. Comme dans les années 1960 avec les résultats que l’on connait ; un échec cinglant avec un coût social et économique exorbitant.

Il y a danger.

Les mêmes causes produiront les mêmes effets. La boucle va sans doute se reboucler plus tard lorsqu’on aura de nouveau réalisé que l’ADN des entreprises, programmé pour la croissance et le profit, n’est pas compatible avec l’intérêt public surtout lorsqu’elles ne sont pas suffisamment encadrées… L’histoire est un éternel recommencement.

D’autant plus que l’État ne pourra pas masquer encore longtemps le déclin dramatique de la maîtrise d’ouvrage publique qui est plus surement que la défaillance supposée des architectes, à l’origine des conceptions/constructions et du « clef en main » comme seule possibilité pour franchir les obstacles qui jalonnent l’édification des logements.

Mais les frontières entre les idées des uns et des autres sont moins étanches qu’il n’y parait.

Prenons l’exemple que je connais bien du « Permis de faire[1] ». Il proposait face à l’accumulation des normes de substituer à la culture de la règle, une culture de l’objectif.

C’est-à-dire déroger à certaines règles de la construction à condition d’obtenir les mêmes résultats. L’architecte est au centre de l’expérimentation, à la tête d’une équipe réunissant à minima chercheurs appartenant aux écoles d’architecture, opérateurs publics ou privés et experts en relation avec le sujet.

Des thématiques prioritaires sont suggérées comme le logement social économique et adaptable, les nouveaux usages, la transformation du patrimoine architectural et urbain, la transition écologique, la transition numérique, etc… Innovation et architecture serait un système ouvert ou l’État deviendrait facilitateur de l’expérimentation et qui pourrait après retour d’expériences et évaluations changer concrètement les règles et les normes de production, d’exécution et d’utilisation de l’architecture.

La loi est passée, conforme dans l’esprit aux propositions faites par la SNA mais avec un champ de dérogations singulièrement restreint aux règles d’incendie et d’accessibilité.

Amputé de ses thèmes d’origine et sans ampleur, le « Permis de faire » a été un échec. Mais l’idée fait son chemin.

Renommé « Permis d’innover » par le ministère de la Cohésion des territoires et porté par trois aménageurs publics, il a fait l’objet d’un appel à manifestation d’intérêt qui a retenu 8 projets aux ambitions très inégales. Dans ce choix les architectes ne sont plus nécessairement les pilotes de l’innovation, certains projets n’ayant qu’une valeur technique.

Il ne s’agit pas là d’une remarque corporatiste mais du constat qu’une autonomie de la technique apparait dans un processus d’innovation qui veut intégrer construction et architecture. Cette autonomie ne sera que relative dans la mesure où les établissements publics interviendront dans le choix du maître d’ouvrage et du site où les innovations seront testées et se préoccuperont d’architecture.

Avec la loi ESSOC et le « Permis d’expérimenter », qui abrogent le « permis d’innover », un palier supplémentaire dans l’autonomie de la technique dans l’acte de bâtir est franchi. Les architectes n’ont quasiment pas participé à son élaboration. Le mot construction remplace définitivement celui d’architecture et les débats semblent tourner en priorité autour des intérêts financiers liés à la déréglementation. De fait, un certain nombre de questions essentielles subsiste notamment : qui va contrôler la qualité des innovations ?

Cette liberté offerte aux entreprises pour qu’elles puissent relever le défi de construire plus vite et moins cher révélera sans doute un aspect de la norme qu’on a tendance à oublier : la norme protège.

Sous cet imbroglio quasi comique des permis (« faire », « innover », « expérimenter ») se cache la même trajectoire que la loi Elan et les conception/construction : la mainmise de la pensée technique et financière sur l’architecture et la confiance mise par l’Etat dans les entreprises de construction pour régler la crise du logement et les mutations induites par les transitions écologiques et numériques.

Que l’on se comprenne bien. La pensée technique et financière, ainsi que le savoir-faire des entreprises, font partie intégrante de l’architecture. Elles en forment une part essentielle mais elles ne peuvent pas déterminer l’ensemble des autres composantes du projet architectural, et surtout ce qui touche à sa dimension sociale et au mode de vie des habitants.

Le coup est parti, irréversible, d’autant plus que l’exception française de la loi 1977 tend à disparaitre pour confiner l’architecte dans deux rôles, comme un peu partout dans l’économie mondialisée : l’artiste qui amène une plus-value médiatique ou le professionnel qui devient un prestataire au service de missions sur lesquelles il n’a plus prise.

Préparons-nous au coup d’après, quand le système aura comme par le passé montré ses limites, en balayant devant notre porte, en pointant les faiblesses de la position et de l’engagement des architectes. Recentrons-nous sur la discipline et les connaissances qui font sa force, ouvrons-la aux savoirs connexes, réfléchissons à ce qui dans le futur permettra de déclarer à nouveau l’architecture d’intérêt public et donner les moyens aux architectes pour qu’ils en soient les garants.

 

Marc BARANI

 

[1] Marc Barani a animé pour le Ministère de la Culture le groupe de travail « Innover » dans le cadre de la Stratégie Nationale pour l’Architecture en 2015-2016 avec Association Bellastock représentée par Paul Chantereau, Marie Zawistowski et Lorenzo Diez.

 

Découvrez la tribune libre de Marc Barani au sein du numéro 95 du magazine Archistorm daté mars-avril 2019 ! 

« La grande échelle »

TRIBUNE LIBRE :

Ariella Masboungi

Architecte urbaniste, précédemment inspectrice générale du développement durable au ministère du Développement durable jusqu’en juin 2016… Exerçant à présent à titre libéral, elle est détentrice d’une chaire à l’université de Bruxelles, participe à de nombreux jurys et de cercles de qualité de projets urbains en France et en Belgique, fait des conférences en France et à l’étranger. Membre du Club Ville Aménagement, elle conduit une démarche exploratoire pour faire une ville plus stimulante, prépare un nouvel ouvrage sur ville et énergie, et conduit un livre et un « Atelier projet urbain » à Berlin les 18 et 19 septembre prochain.

Image à la une : À Breda, l’eau fonde l’indentité de la ville et la philosophie de son action © D.R.

Bâtiment Debenhams © BDP & Groupe-6

Le développement durable implique la grande échelle

Le développement durable est trop souvent appréhendé thème par thème, et rarement en articulation entre les disciplines pour faire projet. L’approche durable implique de changer d’échelle et de croiser biodiversité, économies et production d’énergie, transports et mobilité, gestion des eaux, inondabilité, recul du littoral, en surfant sur toutes les innovations, dont le numérique à mettre au service de l’action urbaine, mais aussi en s’appuyant sur tous les bricolages que la société civile invente tel le covoiturage, pour progresser vers une France durable. En France, avec 36 000 communes, l’action à l’échelle intercommunale est indispensable. Heureusement, quelque chose a vraiment changé avec la création des métropoles. Elles ont aujourd’hui les moyens et les leviers pour agir. Mais que se passe-t-il dans les lieux où il n’y a pas de gouvernance politique, peu de matière grise et d’ingénierie ? L’architecte-urbaniste David Mangin affirme qu’« il faut passer du produit au projet ». En effet ! Pour donner davantage de cohérence à la ville-territoire, faite de produits (commerces, restaurants, hôtels…), s’interroger sur le projet de ville à élaborer et prendre en compte les évolutions des modes de vie s’impose. Plutôt que de condamner certaines pratiques, il faut apprendre à utiliser leur force et leur énergie pour progresser. Par exemple, lorsqu’elle constitue une frontière, une route peut toujours se muer en un axe structurant ; un centre commercial peut régénérer la ville, comme à Liverpool ou à Birmingham quand il retisse le centre urbain, au lieu de la détruire, comme en témoigne la difficulté de survie de nombre de villes petites, moyennes, voire à présent certaines grandes villes. Il faut sans cesse rechercher où se situent les bonnes dynamiques, celles qui mettent en mouvement le territoire…

Burling à Birmingham. Centre commercial d’une trentaine d’hectares qui surplombe et digère le périphérique © Jean Frebault

Le plaisir de l’urbanisme, Ariella Masboungi, Éditions Parenthèses, 2017.

Il n’est donc plus question de ne pas penser durable. Au début, ceux qui anticipaient, Philippe Madec, Françoise-Hélène Jourda, et d’autres, étaient un peu seuls. Si aujourd’hui la France est un modèle dans bien des domaines en matière d’urbanisme durable, elle pèche encore par un modèle urbain qui, malgré toutes les politiques à l’œuvre, reste marqué par un étalement urbain qui n’est pas réellement freiné et par la poursuite de la réalisation de centres commerciaux toujours plus grands, plus éloignés des villes, plus métissés de loisirs, mettant en péril les bourgs, villes moyennes, voire grandes villes, même si nombre de réalisations commerciales en centre-ville sont exemplaires. Pourtant, ce modèle semble en fin de course en Europe du Nord. Le modèle britannique, dans un pays ultra libéral, montre une direction simple et efficace de politiques publiques très puissantes induisant un aménagement commercial géré par le privé, d’une qualité remarquable. À Liverpool, l’opérateur Grosvenor a investi 1,4 milliard d’euros sur un centre commercial sublime de 17 hectares en centre-ville, organisé en rues et places, qui a réparé le centre-ville, en articulation avec l’opération Capitale de la culture en 2008. Manchester a également replacé du commerce de grande qualité en cœur de ville suite au bombardement de l’IRA. Et Birmingham a construit un centre commercial avec l’opérateur Hammerson en « avalant » le boulevard périphérique et en retricotant la ville. (…)

Retrouvez cet article dans son intégralité au sein d’archiSTORM #85  disponible en kiosque !