BAL(L)ADES VIRTUELLES

ESPACE MÉMOIRE

BAL(L)ADES VIRTUELLES

« Espace mémoire » est encore à l’intérieur, car il n’est pas prudent de sortir et parce qu’il est difficile de ne pas continuer notre parcours accompagné des musiques aimées. Nos mémoires jouent de rebondissements en découvertes, pour nous rappeler de quoi est fait un imaginaire. Certains architectes reviennent, les musiques s’enchaînent dans la playlist, nous pourrions presque transformer cette promenade rêvée en randonnée symphonique. Mais comme il s’agit de choix plus que de parcours, évidemment pas de guide, nous dessinons au fur et à mesure une cartographie.

 

Schaulager, Bâle, Herzog & de Meuron, 2003/Volontaire, Alain Bashung, duo avec Noir Désir, 2000

Visuel à la une

Deux maisons se regardent : la grande et la petite, comme celles des Petits Cochons ; l’une risque de s’envoler, l’autre de brûler. Même si rien n’est d’équerre, simili de paille et de terre, elles font un beau duo et elles résistent au temps. Autant que possible, elles se protègent, car la grande peut abriter la petite. Comme la niche du chien devant la maison en dessine tout le charme et la grandeur, le Schaulager abrite des trésors cachés et nous avale de sa grande bouche. Démesure béante et organique, la maison du gentil géant joue en contre-accords.


Bauhaus Schule, Dessau (Allemagne), Walter Gropius, 1924/ Bizzare Love Triangle, New Order, 1986

Malgré la géométrie parfaite et des proportions jamais égalées, on peut imaginer que ce devait être quand même une sacrée foire, à l’école de Dessau. Une party interminable, mieux qu’une rave quand la techno devient fatigante, une vraie fête où s’enchaînait Bizzare Love Triangle, Sub-culture, Blue Monday, et tous les autres, c’est inépuisable ! Le rythme est puissant et répétitif, les variations sont subtiles dans les stroboscopes de noir et de blanc. Un balcon, une fenêtre filante, un grand escalier, un volume allongé, un autre vertical, blanc ou gris ou noir, chaque partie est aboutie et évidente, et, encore mieux, elle devient sublime une fois en mouvement avec les autres. À la fois ordonnée et foisonnante, riche et sèche, l’architecture est ici totale, inspirante, copiée, mais jamais égalée, un peu comme New Order qui n’a pas retrouvé la poésie de ses origines Joy Division, nous abandonnant en sueur sur la piste de l’Haçienda.

© Nicolas Karmochkine

Neue Nationalgalerie, Berlin, Ludwig Mies van der Rohe, 1968/ Original Sin, Theater of Hate, 1980

Il y a des voyages parfaits, des voyages ratés, il y a des allers, et parfois des retours. Le retour est souvent teinté d’un étrange sentiment. Celui que le grand Mies, comme un géant, a effectué en Allemagne de l’Ouest pour construire son ultime bâtiment a dû être douloureux. Même si l’on imagine mal ce monstre en train de pleurer, adossé au mur, regardant avec une certaine mélancolie sa construction sublime, on croirait presque entendre sa voix posée et rassurante guider les ouvriers dans cette construction à la fois archaïque et raffinée. Elle est éloignée des cris d’urgence que chantait Theater of Hate avec une désespérance similaire. L’un sur le retour et l’autre sur le départ, qui ne sait où aller dans ce monde qui le révolte, alors le regard tourné vers le mirage rouge, certain que la violence romantique l’emportera, Theater of Hate se cherche. Sa musique urgente s’est perdue dans le vertige de la géométrie politique, comme si le reflet des vitrages, les poteaux et les poutres noires nous laissaient chacun à nos fantasmes formels.

© D.R.

Texte Marie-Jeanne Hoffner, artiste, et Nicolas Karmochkine, architecte,
Visuel à la une © Nicolas Karmochkine

Retrouvez l’intégralité de l’article dans le daté septembre – octobre d’Archistorm