Constance Guisset, Designer des sens

Design

L’art de notre quotidien

 

Le Musée des Arts Décoratifs présente Constance Guisset, Design Actio !, exposition portant un regard intelligent sur dix années de création d’une des designers, architectes d’intérieur et scénographes françaises les plus en vue du moment. Conçu comme une pièce de théâtre et une plongée dans son univers pluriel, l’évènement invite à un voyage réinventant l’histoire des formes, au sein d’un design d’objet outrepassant ses limites. Coup de cœur.

Constance Guisset, artiste « de talents »

Née en 1976, cette ancienne de l’ESSEC, de Sciences Po Paris et de l’ENSCI, devenue, dans les années 2000, administratrice du Studio des Frères Bouroullec, crée, en 2009, son propre atelier de Design. Imaginant avec poésie et légèreté les objets de notre quotidien, Constance Guisset réalise également des scénographies remarquées pour des ballets tels Funambule ou les Nuits d’Angelin Prejlocaj et d’expositions – parmi lesquelles l’Ecole des Loisirs en 2015, Tenue correcte exigée en 2016 au Musée des Arts Décoratifs, sans parler de Malick Sidibé, Mali Twist, exposition actuelle à la Fondation Cartier -. Bardée de diplômes, cette jeune quadra collectionne aussi les prix ; alors étudiante, elle reçoit en 2008 le Grand Prix de la Ville de Paris et celui du public, dans la sélection Design Parade 03, à la Villa Noailles. Durant les années 2010, elle enchaîne les récompenses pour son travail scénographique et sa création design, et certaines de ses pièces, comme la lampe Vertigo ou l’aquarium-cage Duplex rentrent dans les collections du Fonds national d‘art contemporain et du Centre national d’art plastique. Multipliant les collaborations avec des éditeurs – Petite Friture, Moustache et Nodus, Molteni & C., pour ne citer qu’eux-, elle débute, en 2016, une série d’expositions personnelles, du château de Courcelles en Lorraine, en passant par le Mudac à Lausanne, jusqu’au musée Fabre, à Montpellier. Là, elle y conçoit « Formes savantes », exposition où conversent formes du passé et contemporaines. Une manière neuve d’appréhender le design avec l’histoire, dont elle renouvelle, en partie, la présentation, au Musée des Arts Décoratifs de Paris.

Lever de rideau design sur l’histoire des formes

En effet, l’enfant « adoptif, habitué de la maison » y imagine une « rétrospective » de sa création décennale, en deux parties. La première vise à faire dialoguer les salles et pièces muséales des époques médiévale et renaissante, avec des objets design et processus scénographiques, dans une mise en regard narrative, de type « spectaculaire », nourrie par des dialogues concoctés, pour l’occasion, par les conservateurs Denis Bruna, Frédéric Dassas, ainsi que l’écrivain Adrien Goetz. Où l’on surprend Plume, petit lit évolutif d’enfant, crée en 2017 pour les éditions Cyrillus, à discuter avec ardeur avec son « oncle », le majestueux lit à dais du XVIème siècle de la chambre à coucher de Sieur Rigault D’Oureille. Plus loin, quelques-uns des personnages des panneaux de plafond, créés par Bonifacio Bembo au XVème siècle, s’offusquent de la présence mystérieuse, au centre de la pièce, de la lampe Angelin. Plus loin encore, on parle chiffons et effets de manches… Grâce à de savoureux échanges non dénués d’humour, enregistrés par des comédiens, et un jeu théâtral de lumière, l’on comprend l’universalité des formes et l’ancrage historique de la création actuelle.

Vertigo Lampes, 2010 et 2013, Ed. Petite Friture, image ©Constance Guisset Studio

 

Eloge collectif des sens et du mouvement

En suivant le marquage jaune fluo du sol, nous arrivons à la seconde partie de l’exposition révélant quelques surprises. Ici, Constance nous confie les clés de son monde intérieur, aux inspirations et collaborations multiples. La présentation de ses objets, à travers des déclinaisons d’« atmosphères design », dans les salles d’un appartement d’époque Napoléon III, repose sur une sémantique du mouvement, de l’air, de la terre, des fluides, en bref, une faconde des sens et de l’action. En amoureuse des mots et du verbe – habiter, délier, ravir, s’envoler, porter, tourner, respirer, travailler… -, Constance Guisset envisage ses créations à travers la notion d’élan, de transport, de transmission à l’autre, symbolisant les intentions de ses objets. « Actio ? J’ai choisi ce terme latin pour le titre de l’exposition, en référence au jeu des acteurs de théâtre, mais aussi à notre action quotidienne, explique-t-elle. Mes œuvres parlent de mouvement, et j’ai souvent également l’habitude de dire : allez, action !» Pour cette « exploration des sensations », carte blanche fut aussi donnée à d’autres créateurs pour collaborer à son projet. Dans Ravir, première pièce où la musique du studio MBC rythme un ballet langoureux, cinétique et arty de lampes Vertigo, le mathématicien Laurent Derobert conçut « les mathématiques de l’âme » selon ses mots, déployant sur les murs une algèbre imaginaire, traductrice de nos émotions face à ces objets mouvants. Plus loin, le second espace Habiter propose de « vivre » les objets de la créatrice en prenant aussi conscience de l’impact des couleurs sur notre environnement. Dans chaque coin, la pièce Encoignure, faite avec l’artiste Marc Couturier intrigue par l’illusion d‘optique qu’elle suscite. Dans le couloir et une des premières salles, le moodboard [ndlr la planche de tendances] de Constance, à travers une mosaïque colorée de collages nous plonge dans les méandres de sa pensée créative, ses inspirations et intérêts. Tout au long du parcours, objets design gais et délicats, livres pour enfants, bijoux, installations scénographiques, vidéo, procédés high tech  et métiers d’art composent un joyeux nuancier ordonné de formes, de faire et de savoirs, révélant une réflexion profonde sur la création design dépassant, et de loin, le cadre de sa seule fonction utilitaire.

Texte : Virginie Chuimer-Layen

Image à la une : Portrait Constance Guisset ©Constance Guisset Studio

 

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