L’EXTRAVAGANCE ARCHITECTURALE, ULTIME RÉSISTANCE ?

L’extravagance architecturale, ultime résistance ?

 

 

En octobre 2014, s’inquiétant devant un parterre d’artistes et d’intellectuels de la prolifération, en République populaire de Chine, de bâtiments aux formes toutes plus excentriques les unes que les autres – des architectures « bizarres », selon ses termes –, Xi Jinping, secrétaire général du Parti communiste chinois et chef de l’État, sifflait la fin de la récréation. Prière au défoulement des architectes ou de leurs commanditaires, dorénavant, de s’aller exercer ailleurs.

Être extravagant, en matière de conception architecturale, c’est laisser libre cours à l’envie. Vous rêvez d’un bâtiment en forme de vautour, de tronçonneuse, d’oreille ou de planche à repasser ? Ne bridez pas ce rêve mais concrétisez-le. Attention cependant, tout le monde n’y applaudira pas, à l’instar du puissant dictateur rouge las des audaces des architectes internationaux venus en masse, au tournant du XXIe siècle, rebâtir euphoriquement les villes chinoises. L’architecture extravagante, dans l’Histoire, vit en effet un double destin. Adulée par les peuples qui y voient une consécration du goût du jeu et de la liberté individualiste, elle est volontiers détestée des normalisateurs, agents impénitents de castration.

 

Krzywy Domek © Derek Jensen

 

Divergez, il en sortira toujours quelque chose

 

« Extravagance » ? Absurdité, bizarrerie déraisonnable, dit le dictionnaire ; synonymes : excentricité, exubérance. L’extravagance, l’excentricité, l’exubérance. Ces termes, ainsi que l’indique leur préfixe, cultivent tous l’expulsion. Être extravagant, excentrique, exubérant, c’est sortir du rang, s’extraire ou se voir extrait(e) de la masse. C’est refuser les conventions, afficher le dissensus, faire un bras d’honneur à la norme. Le dandy Georges Brummel, jadis, parfumait l’eau de la Manche quand il s’y baignait, après avoir mis deux bonnes heures à se vêtir et se poudrer. Le droit personnel de Brummel, le « mon-droit », s’applique dans ce cas avant tout autre, avant celui, nommément, de la collectivité, ce règlement ordinaire qui n’autorise pas ou rend douteux ce type de facéties. Même état d’esprit, porté par un imaginaire sans frein, pour le facteur Ferdinand Cheval, lorsque ce travailleur infatigable, se lançant dans un chantier de près de quarante années, pose en 1879 à Hauterives la première pierre de son Palais idéal. Cheval n’a que faire des styles néoclassique ou Art nouveau qui se disputent alors le champ de la construction architecturale. « Pour distraire mes pensées, je construisais en rêve un palais féérique », explique-t-il pour justifier la nature insolite de son Palais. Ouvrage d’un seul homme, le résultat obtenu est la transcription de ce rêve, mixte de palais hindou, byzantin, médiéval et transhistorique – un bond hors du cercle de la convenance, une authentique « extravagance ».

 

Dire oui à soi-même

 

L’extravagance vénère, par essence, la déréglementation. L’extravagant entend bien faire autrement, se démarquer de monsieur Tout-le-monde. Son comportement ? Trahir la règle, la subvertir. Une telle vocation à vouloir diverger du tout-venant est-elle grave ? Tout dépend en l’occurrence du milieu où elle s’exerce.

 

Shoe House © Joseph Eliott

 

L’univers de la mode, ainsi, cultive ontologiquement l’extravagance, pour cette insigne raison d’abord : il en a besoin. N’importe quel(le) styliste vous dira que rien n’est difficile comme faire varier la mode deux fois par an, au rythme de ces collections printemps-été puis d’automne-hiver s’enchaînant à la vitesse de l’éclair. Que la mode ne varie pas, c’est son système même qui s’effondre. Quel meilleur vecteur d’excitation pour la relever, pour l’alimenter, pour la dynamiser, du coup, que l’extravagance mise dans le vêtement ou la façon de le porter ? Cette nécessaire extravagance qui permet à la mode sa survie, abstenez-vous en revanche d’en user comme argument, si l’envie vous en venait, dans le domaine religieux, où l’on ne tolère aucun changement (un rituel est un rituel parce qu’il est immuable), dans le domaine militaire, où désobéir n’est pas de mise (un ordre est un ordre et un drapeau, un drapeau) ou encore dans le domaine économique, où l’on préfère les accords francs (un contrat est un contrat). L’extravagance n’est pas universellement souhaitée ou attendue. Elle ne s’avère acceptable que dans la mesure où elle distrait et excite utilement. Quand elle relève, pour le dire autrement, de la comédie, qui ne mange pas de pain. Dans le cas contraire, au bûcher.

 

L’architecture, dans son rapport à l’extravagance, a pour elle, pour le meilleur comme pour le pire, cette caractéristique : elle se voit. L’architecte et théoricien de l’architecture Roberto Venturi, au tournant des années 1960-1970, flâne dans Las Vegas, ville du jeu, le long du Strip et y tombe nez à nez avec de curieux bâtiments dont la première caractéristique est d’être vus à tout prix, afin de séduire le touriste (Learning from Las Vegas, avec Denise Scott Brown et Steven Izenour, 1972). Observons avec lui ce bâtiment singulier bordant le Strip, à l’apparence d’un canard – oui, l’oiseau de ferme. Comment ne pas y frotter son regard ? Aussi étonnante qu’inattendue, et non-conforme assurément au standard architectural américain des années 1960, sa forme s’explique par sa fonction, pour reprendre une antienne célèbre, une forme poussée pour l’occasion jusqu’à l’extrême de la symbolisation. Ce bâtiment « canard » ? Il s’agit là d’un restaurant, le Big Duck, où l’on cuisine et offre à manger… du canard. Le colonel Mahlon M. Haines, une partie de sa vie durant, a vendu des chaussures. Soucieux de rendre hommage à cet objet auquel il doit sa fortune, il se fait bâtir en toute cohérence, à Hellam, une maison en forme de soulier (1948), une bizarrerie pour sûr dans l’univers architectural traditionnel de la Pennsylvanie : cinq étages pour les chambres avec des murs montants gainant une cheville imaginaire, une cuisine installée dans le talon, et le salon, lui, carré dans la pointe de ce bâtiment lui aussi hors-norme.

 

Le temple du Lotus, New Delhi, Inde © A.Savin

 

L’option de l’extravagance, c’est celle, le plus souvent, du caprice. Non forcément dans une visée oppositionnelle. Le caprice – et il est dans ce cas hautement respectable – peut en effet se révéler incarné, il peut venir révéler une personnalité habitée qui en fait son naturel. Oscar Niemeyer, célèbre architecte à qui l’on doit, entre autres réalisations de poids, les austères et roides bâtiments politiques de Brasilia, conçoit en 1967 le musée de Curibita dans un esprit ludique qu’on ne lui connaît pas d’ordinaire. Cette réalisation est ainsi structurée, sans réel souci du service : une grande galerie en forme d’œil géant en équilibre sur un support jaune, un bassin et des rampes sinueuses, avec beaucoup de liberté dans l’aménagement. Une telle réalisation, extravagante, extravertie, en porte-à-faux avec les créations modernistes de cet architecte brésilien, démasque insidieusement une personnalité qui choisit, pour une fois, de se débrider, de refuser la loi pratique et esthétique de son temps, à rebours du Zeitgeist.

 

Texte : Paul Ardenne

Photo de couverture : Basket building © Derek Jensen

Découvrez la suite de cet article dans le numéro 100 du magazine Archistorm, disponible en kiosque.