Pour une vision du Grand Paris, à court, moyen et long terme ou l’invention de l’urbain du 3e millénaire

TRIBUNE LIBRE

Pour une vision du Grand Paris, à court, moyen et long terme ou l’invention de l’urbain du 3e millénaire

FRANCOIS-STÉPHANE BRAUN / FRÉDÉRIC SCHOELLER / JACQUES GLOWINSKI

 

L’urbanisme est un champ bien ingrat pour les responsables politiques : à court ou moyen terme, les résultats sont peu lisibles. C’est trop souvent la détresse des quartiers et les crises qu’elle engendre qui dictent dans l’urgence l’agenda des interventions de la puissance publique.

À long terme les enjeux de bien-être ensemble, de santé et de dynamisme économique et social se doivent d’orienter actions et développements pour l’émergence de territoires sains, habiles, résilients, bons à vivre. Les grands objectifs structurels, les directions à suivre au bénéfice du bien commun ne peuvent appartenir qu’à l’État.

La globalisation des échanges, l’accélération du numérique, la prise de conscience (presque) planétaire des enjeux environnementaux, énergétiques et démographiques, tous éléments qui nous conduisent non pas à une évolution des politiques d’aménagement du territoire, mais bien à une nécessaire révolution.

Santé et climat, accélération « brownienne » des besoins de déplacement, perte de la mémoire des lieux et étalement urbain, politique foncière pervertie par des règlements obsolètes et contradictoires ; développement de l’intelligence artificielle, de la connectivité numérique, émergence de nouvelles technologies et de sources d’énergie locales, évolution des modes de travail, ou les échanges commerciaux et pratiques sociales, l’engagement associatif illustrent un profond changement de nos villes. Avant d’être technique, la question de l’aménagement du territoire est aujourd’hui plus que jamais philosophique et politique.

L’actualité nous conduit à réfléchir au devenir du Grand Paris. Nous proposons cinq principes directeurs utiles au pilotage opérationnel pour un développement urbain raisonnable et juste :

Densifier et dédensifier : renforcer la densité en zone déjà dense (hors Paris), le long des grandes infrastructures existantes et grands axes naturels. Une règle simple par exemple serait de libérer 2 m2 de terrain par m2 urbanisé ou même d’organiser des « swaps » de droits à construire. Et en même temps libérer de vastes espaces naturels. Les facteurs géographiques par leur diversité peuvent contribuer à un meilleur équilibre : présence de forêt et de végétation, de paysages, rivières, lacs, agriculture de proximité, pour créer des « percées de respiration » en passant du radioconcentrique à un développement en pétales, voire en palme

Métropole T1 = 6846 hab/km² avec de fortes disparités de densité © IAU Ile de France image

Promouvoir l’immobilité en même temps que la mobilité : le Grand Paris Express va permettre une meilleure fluidité des déplacements : c’est insuffisant. Il faut que le développement urbain contribue activement à limiter les déplacements subis. Le triptyque « métro-boulot-dodo » n’est plus acceptable. On doit favoriser l’accessibilité aux lieux de travail en favorisant le rapprochement de ces derniers des zones d’habitation. Il faudra veiller à ne pas reproduire autour des nouvelles gares le vieux modèle radioconcentrique dont on sait qu’il conduit à reléguer vers de nouvelles périphéries celles et ceux qui ont précisément le plus besoin de transports publics…

Réhabiliter avant de démolir pour reconstruire : chaque parcelle de territoire du Grand Paris a son histoire, son vécu. La révéler en réhabilitant, en l’adaptant finement à de nouveaux usages. Le patrimoine bâti existant fait le génie des lieux portons la culture du passé au service du futur. Redonner ainsi un sens à la mémoire des lieux.

Le Grand Paris doit être agile, adaptable. Son organisation territoriale doit présenter une ossature flexible, évolutive qui évitera les ruptures nuisibles et facilitera les problèmes de gouvernance. Tout en favorisant à la fois les échanges à l’échelle régionale et intégrant les potentiels du numérique et de la connectivité, favoriser une mixité d’usage raisonnée des bâtiments en zone dense. Commerces et activités économiques dans les rez-de-chaussée, tertiaire dans les premiers étages, habitations au-dessus (l’architecture en « tranche napolitaine »). Adaptable, le Grand Paris va se réguler si on lui donne les moyens. La régulation harmonieuse et source de transformations entraînera naturellement les économies de toutes les énergies.

Engager le changement de pratiques par des actions immédiates et lisibles : La gestion de la voirie continue traditionnellement à faire et refaire les trottoirs et les chaussées avec des produits bitumineux qui, outre la pollution qu’ils engendrent, ont le tort d’être noirs et de contribuer activement à aggraver ce qu’on appelle les îlots de chaleur et rendent les sols imperméables. Au lieu de continuer à s’en désoler on peut, très rapidement décider d’employer des matériaux clairs et perméables

Le modèle urbain idéal n’existe pas, il n’est maîtrisable qu’à la marge. Par contre le concept millénaire de la Ville n’est plus opératoire. L’enjeu aujourd’hui est de produire ce qu’on appellera, faute de mieux, du tissu urbain. Pour réussir ce changement de paradigme qui s’impose il appartient à l’État d’en définir la vision et mettre en ordre de marche tous les acteurs qui font le fait urbain.

Visuel à la une : 2050: les pénétrantes vertes se glisseront entre les palmes denses de la cité. Image Richard+Schoeller sur fond de carte IAU : © IAU Ile de France image, © Richard+Schoeller