ARCHITECTURE D’INTÉRIEUR RETOUR À L’ESSENTIEL CENT 15 ARCHITECTURE

ARCHITECTURE D’INTÉRIEUR

RETOUR À L’ESSENTIEL
CENT 15 ARCHITECTURE

Maxime Scheer et Rodolphe Albert se sont connus sur les bancs de l’école d’architecture de Belleville. Ils sont devenus associés lors de la création en 2011 de leur propre agence, Cent 15 Architecture, située 9, rue Bréguet dans le 11e, dans le Paris des architectes, non loin de la place de la Bastille.

Sur une table de l’agence est posé le livre du moment, Une vie d’architecte à Tokyo, de Kengo Kuma. Des fenêtres s’échappe de la musique électro ou classique, les goûts sont éclectiques, mais convergent avec rigueur vers un seul dénominateur commun : le travail sur ce qui est essentiel !

S’ils œuvrent en architecture, l’architecture d’intérieur compte beaucoup dans leur trajectoire encore neuve. L’intérieur ? Ils y sont venus par la force du destin.

Alors qu’ils sont encore à l’école, en fin de cursus, un potentiel donneur d’ordres, un peu tombé du ciel, vient rendre visite aux élèves pour dénicher le très jeune architecte qui sera apte à développer le projet de rénovation du théâtre Le Trianon : près de 3 000 m2 qu’il faut mettre aux normes, insonoriser, auxquels il faut apporter des espaces modulables, tout en respectant l’architecture historique. Maxime Scheer sait saisir la balle au bond et relève le défi : « Sur les dix élèves à avoir visité le site, j’étais semble-t-il le seul motivé, libre, sans engagement, je venais de passer ma HMO. » De ce projet porté par les dirigeants du théâtre, Julien Labrousse et Abel Nahmias, pensé par Maxime Scheer, résulte une salle inclinable qui fait disparaître les 647 fauteuils d’orchestre, et une scène montée sur vérins hydrauliques.

Rénovation du théâtre Le Trianon, Paris 18e © D. R.

Après le passage de Rodolphe en Suède pour un cursus à la Kungliga Tekniska Högskolan, bénéficiant alors de l’enseignement de Tor Lindstrand et d’Alexis Pontvik, son expérience à Genève à l’atelier Bonnet, en France au sein de l’agence Paysage et Lumière, ensuite chez Arnaud Goujon architecte ; après le passage de Maxime en Espagne pour un cursus à la Escuela Técnica Superior de Arquitectura de Madrid, bénéficiant alors de l’enseignement d’Alberto Campo Baeza et du groupe AMID (Cero9), suivi d’expériences solides en France dans les agences de Pierre-Louis Faloci puis de Jean Nouvel, la référence du théâtre Le Trianon en poche, quoi de plus logique que de fonder leur propre structure ?

« Le passage chez Jean Nouvel m’a appris comment fonctionne une équipe, une ramification permettant la permanence de sa pensée, une fourmilière propre aux grandes agences, avec une dimension réglée, efficace sur des projets dingues ! À l’époque, il avait gagné la Philharmonie », souligne Maxime.

« Multiplier les expériences dans des structures d’architecture ou de paysage de petite taille m’a permis de très vite maîtriser l’ensemble des phases du projet et de travailler tous types d’échelles, du plan masse aux détails architecturaux, en étant toujours en lien étroit avec les créateurs des agences », ajoute Rodolphe.

Dès lors, la démarche des associés se précise. L’agence sera pluridisciplinaire, avec un goût pour la liberté, l’exploration. Un esprit ouvert, curieux et généreux développé par Maxime — sans aucun doute lors de son enfance passée dans des pays aux cultures contrastées, à suivre ses parents en Algérie, Allemagne, Belgique. De plus, sans avoir des parents dans le métier, il veut devenir architecte depuis tout petit, percevant précocement l’univers architectural comme suffisamment vaste pour répondre à ses désirs à la fois de découvertes, de dimension constructive, de création, d’humanité.

« L’architecture est une discipline où l’ouverture est essentielle puisque l’on construit pour les autres. Les clients nous mandatent directement ou indirectement et quels que soient le programme ou l’échelle du projet. Ce qui fait la richesse de notre discipline, c’est sa diversité. Les lieux, les programmes, les échelles, les clients, aucun projet n’est identique, il faut apprendre et se réinventer pour chacun d’eux. Ce qui n’empêche pas d’avoir un process de création résultant d’un langage architectural » tient à préciser Rodolphe.

Leurs sources d’inspiration dans le métier sont des architectes aux penchants minimalistes, dont les espaces intérieurs se suffisent souvent à eux-mêmes : Peter Zumthor, David Chipperfield, Lacaton & Vassal, Studio Muoto. Des projets de ces grands noms émane une simplicité qui fait écho au terrain de jeux de Cent 15 Architecture. En architecture d’intérieur, ils citent Bernard Dubois, et le studio KO, pour ses démonstrations les plus sobres.

« Notre formation large permet de retrouver une continuité au cœur de l’architecture d’intérieur» dit Maxime. Et s’ils aiment peaufiner les espaces à l’intérieur, ils laissent à l’usager une part d’appropriation. La lecture de la spatialité est importante, par le traitement de la lumière, les matières, et l’objet ne doit pas prendre le dessus. Le retour à l’essentiel n’est pas forcément synonyme de brutalisme, de minéral, voire de frugal. Mais tout est savamment pesé dans cette question de l’utilisation de la matière : l’écologie, la récupération, le traitement. L’intention ne doit pas être dogmatique, et, même si l’essentiel est visé, la transformation se doit d’être la moins importante pour une matière la plus brute possible : minérale et/ou chaude comme le bois et/ou l’acier, l’Inox, le béton, le sable, etc. La couleur vient de la matière.

Un réaménagement de loft dans le 19e à Paris permet d’embrayer à la suite du théâtre Le Trianon, puis les projets s’enchaînent.

Le showroom de Papier Tigre, Paris 3e © Christophe Caudroy

Le showroom de Papier Tigre, situé rue des Filles-du-Calvaire, dans le quartier du Marais à Paris, projet livré en 2019, renforce leur visibilité. Une relation privilégiée avec le client rend ce projet d’autant plus intéressant. Il fallait un espace facile à transformer, rassemblant à la fois un espace de vente, un espace consacré aux produits sur mesure et l’atelier de fabrication en arrière-boutique, constitué de matières solides et pérennes. L’Inox vibré assure la résistance, des étagères de verre striées de Saint-Gobain permettent de préserver la luminosité, les chemins de câbles des luminaires créent volontairement une nappe basse et continue, le bois réchauffe l’ensemble et incarne symboliquement la vocation du lieu dédié au papier. « Le plan libre met en valeur les différents modules de présentation des produits qui viennent l’habiter. Ceux-ci sont mobiles pour une meilleure distribution et appropriation du lieu par ses utilisateurs et interchangeables afin de remanier facilement les propositions de présentation. »

Le programme d’aménagement de bureaux Villaret livré en 2016 figure parmi les projets emblématiques de l’agence. Il s’agit d’un changement d’usage, de la transformation d’un appartement en bureaux à Paris. L’espace est entièrement dégagé pour laisser place à une colonne vertébrale où alternent des matières pérennes telles que le bois de teck strié, du métal, du poli-miroir. Dans les bureaux de Clichy livrés la même année, des bureaux sont aménagés sans vues, dans un sous-sol, dans un principe de modularité total. Des IPN de métal forment la structure où viennent se fixer des panneaux repositionnables.

Le restaurant Shabour a été livré il y a tout juste deux ans. Sur le site du Guide Michelin il est écrit « Standing simple. Nos plus belles adresses », formule tout aussi simple qui incarne justement le travail de Cent 15 Architecture. « Nous avons travaillé en symbiose avec l’ensemble de la brigade de dix professionnels. Ils savaient exactement ce qu’ils voulaient.» précise Maxime. L’idée était de cuisiner au milieu des convives, un principe d’immersion particulièrement tendance. Pour ce faire, un comptoir se développe autour de l’îlot de la cuisine en Inox, au centre. Le comptoir lui-même est en granit, très solide. Son piètement est réalisé en béton. Ce dernier remonte depuis le sol avec un léger arrondi en creux, à la base, effet tectonique voulu pour donner l’impression d’un soulèvement du sol. Dans les murs, la pierre de moellon parisienne existante est mise en valeur. Depuis son ouverture, l’établissement a gagné une première étoile au guide Michelin. Assaf Granit, chef israélien médiatique à la tête de Shabour est déjà aux commandes de Balagan, à Paris, et propriétaire d’une dizaine de restaurants à Jérusalem et à Londres. Là où l’excellence rejoint la simplicité, Cent 15 Architecture est au rendez-vous. Un deuxième restaurant est à l’étude avec la même brigade.

Restaurant Shabour, Paris 2e © Christophe Caudroy

En plus des projets d’architecture en cours, les clients de Villaret renouvellent actuellement leur confiance sur un projet muséographique. Un éco-lodge, une maison dans la Drôme signés Cent 15 Architecture devraient voir le jour en aménagement intérieur, au détour de quelques moments sportifs partagés par les deux associés, Rodolphe leader sur les pistes de ski, Maxime au tennis et à vélo.

Texte Anne-Charlotte Depondt
Visuel à la une Rénovation du théâtre Le Trianon, Paris 18e © D. R.