Au-delà prend possession de Lafayette Anticipations au sens propre, à travers les œuvres de 24 artistes (sculpture, peinture, vidéo, installation…) qui font pressentir l’existence d’autres mondes et métamorphosent les trois étages en temple de l’occulte. Que l’on s’y aventure, nous voici à naviguer entre gisants de tissus, organismes mutants, stèles votives puniques, danses païennes et autres éléments liés à la divination, l’alchimie, la fertilité de la terre… Mais l’ambiance crépusculaire ne doit pas induire en erreur. Ici, on célèbre la vie et ses énigmes.

Celle qui l’a conçue, Agnes Gryczkowska, est une jeune commissaire d’origine polonaise fascinée par les hybridations entre science-fiction et âge primitif, entre mondes techno-industriels et croyances irrationnelles. Auparavant, elle a collaboré avec H. R. Giger : artiste plasticien féru de biomécanique, qui a créé le monstre galactique d’Alien. Au-delà est sa réponse à notre monde, qu’elle trouve hostile, banal, profane – en témoignent les sculptures de Tobias Spichtig, produites à partir de vêtements humains solidifiés, qui tournent en dérision nos objets de culte contemporains et toute leur libido destructrice. Elle y explore de nouveaux rituels, persuadée que l’absence de spiritualité est la cause de nombreux maux actuels (sociaux, écologiques, psychiques…). « Le désir d’atteindre le sacré peut être considéré comme un nouveau mécanisme d’adaptation, celui d’une contre-culture qui réagit à la profanation généralisée du vivant. »

© Martin Argyroglo

Pour cela, les travaux rassemblés définissent des modes d’être au monde magiques. On pense à Beltane Oracle (2022) de Bianca Bondi, installation en forme de pentagramme composée de bâtons purifiés et d’éléments aux propriétés puissantes comme le sel, le lait maternel, les cristaux. Elle assure la connexion à des agents de l’esprit inconscient pour lire l’avenir.

Les démarches du genre abondent : Ana Mendieta et ses œuvres earth-body rituelles, les sculptures réalisées post mortem par Eva Hesse, les masques de Christelle Oyiri, porteurs du mauvais œil contre les lieux d’art qui perpétuent les logiques coloniales… On y découvre que l’accès au suprasensible recourt à des protocoles, des matériaux, des designs, des édifices spécifiques. Cela peut être des espaces transitionnels, tels des autels, portes ou passerelles symboliques, qui font communiquer des niveaux de réalité séparés et permettent de transiter entre les deux, des objets totémiques (Tau Lewis) ou encore des gestes de guérison (Anna Zemánková).

Tout devient une histoire d’intentions, de mise en circulation d’énergies plus que d’architectures matériellement fonctionnelles. Ainsi, le parcours de visite est lui-même envisagé comme une cérémonie, une expérience transformatrice.

Sa scénographie immersive, portée par la pièce sonore Matrix Diptych de Kali Malone, conduit à la transe. Elle suscite un état qui étend les limites de la perception et permet de sentir l’« au-delà », constamment présent autour de nous.

 

Texte : Manon Schaefle
Visuel à la une : © Martin Argyroglo

— retrouvez l’article Édifices de l’au-delà dans Archistorm 120 daté mai – juin 2023 !