Le 12 mars dernier était attribué au Chilien Smiljan Radic Clarke le Pritzker Prize 2026. Effet de surprise garanti : la récompense, contrairement à l’usage, n’allait pas cette fois à un architecte reconnu mais, tout au contraire, à un outsider du milieu, humble et modeste qui plus est, et aux réalisations quasi inconnues.
Le signe, pour le jury du Pritzker Prize, d’une prime accordée à l’originalité à tout crin, ou aux postures à la marge, solipsistes et non conformistes ? L’architecture selon Smiljan Radic Clarke, en plus d’être rare, a en effet cette particularité, ne pas rechercher la lumière médiatique pas plus que s’attacher à créer un courant. On parlera plus volontiers, pour la qualifier, d’architecture « idiosyncrasique », comprendre par là, selon la définition, « relative aux caractéristiques propres à chaque individu, qui le distinguent des autres et qui déterminent sa façon particulière de réagir à son milieu et aux agents extérieurs ».
À célébrer Smiljan Radic Clarke, le Pritzker Prize 2026 ne consacre pas un architecte renommé et d’envergure planétaire mais un outsider plutôt, voire un original. Né en 1965, ayant établi à Santiago du Chili son agence en 1995, réalisateur d’une soixantaine de bâtiments dans des domaines aussi divers que l’habitat, l’administration, la muséographie, la restauration, le théâtre ou encore le stockage viticole, Smiljan Radic Clarke fait partie de la phalange que l’on pourrait dire « excentrée », voire excentrique, du mouvement architectural global. Ainsi que l’ont noté certains commentateurs, les réalisations de ce Chilien d’origine croate (par ses parents venus s’établir au Chili), toujours singulières, jamais répétitives qui plus est, peuvent s’apparenter à des « vaisseaux spatiaux », autant d’apparitions inattendues venues marquer plus discrètement qu’académiquement ou violemment le paysage.
À ce registre, l’originalité, on en référera d’office, parce qu’il est signifiant, à l’acte ayant signé voici quelques années l’accès de l’architecte chilien au mouvement international, une commande pour l’entrée de l’Arsenale passée en 2010 par la commissaire, cette année-là, de la biennale d’architecture de Venise, Kazuyo Sejima (SANAA, Sejima and Nishizawa and Associates, Tokyo). Posée sur des parpaings, une capsule de ciment de forme ovoïde est pénétrée et traversée par un fort agressif tube métallique de section carrée dont la partie externe la plus longue monte vers le ciel, à la manière d’une rampe débouchant sur le vide. Plus qu’à une architecture proprement dite ou à la maquette d’un bâtiment, cette création au titre sibyllin, Le garçon caché dans un poisson, s’apparente surtout à une sculpture, tendance arte povera, y découvrirait-on, traité de façon tarabiscotée mais implicite, le thème de l’abri. Quelle est sa signification exacte ? L’objet, de type WANI (contraction lexicale des initiales O.A.N.I., Objet Artistique Non Identifié), est pour le moins difficile à interpréter tant cette œuvre créée avec sa compagne, la sculptrice Marcela Correa, est « ouverte », aurait pu dire un Umberto Eco. Militantisme raffiné et mutique pour le cocon ? Pour l’architecture comprise comme espace de protection mais alors traversé par des flux qui invalident ses qualités, et la dénaturent ?… Les paris interprétatifs sont ouverts, bienvenue à l’herméneutique de pointe et à ses traditionnelles spéculations, comme il se doit, fluctuantes.

Restaurant Mestizo © courtesy of Gonzalo Puga
Simple, utile, modeste, suffisant
Faute d’y voir clair dans les intentions fondatrices de Smiljan Radic Clarke (sauf s’agissant de son goût de l’art contemporain, avéré), voyons pour commencer les premières d’entre les réalisations de l’architecte chilien, celles-ci se révélant, du moins partiellement, de nature à informer sur les tenants et les aboutissants de sa méthode. Et d’abord, sa très modeste Casa Chica, établie en 1997 à Vilches, au creux de la Cordillère des Andes, conçue là encore avec Marcela Correa. Taille de cet édifice entre tous discret ne comptant qu’une seule pièce : 24 m², la superficie d’un studio. Technique de fabrication : vernaculaire, au moyen de matériaux récupérés sur place et dans les environs, le tout en auto-construction. Apparence : la plus basique qui soit, celle d’une boîte parallélépipédique ouverte, grandement vitrée, avec poteaux de soutènement en bois et plancher du même matériau. La simplicité même, la frugalité et, tout bien considéré, l’équivalent d’un manifeste. Que nous signifie l’architecte ? Nul besoin de viser grand, de viser haut, de viser le sublime, l’utile suffit et qui plus est, construit le cas échéant de bric et de broc. L’important ? Cette fonction d’abri évoquée à l’instant à propos de la sculpture vénitienne Le garçon caché dans un poisson. Cela posé, inutile de compliquer les choses ou de souscrire à de grandes théories esthétiques ou pratiques. Un relent de retour à l’originel ? Il se pourrait bien.
Ce goût de l’architecture que l’on va dire « directe » (aller droit au but) se retrouve dans différents projets réalisés dans la foulée de la Casa Chica : le restaurant Mestizo à Santiago du Chili, en 2007, dont le toit repose sur des grosses pierres apparentes de tailles et de formes diverses distribuées au milieu de l’espace de restauration ; un arrêt de bus à Krumbach, en Autriche, en 2010, qui fait un grand usage du bois, abondant dans la région ; le pavillon extérieur conçu en 2014 pour la Serpentine Gallery de Londres, semi-ouvert, petit bâtiment de forme ovoïde posé sur l’herbe, sans fondation, à la fonction d’accueil élémentaire mais là encore assurée. Le souci d’abriter, de protéger, de mettre à l’aise sobrement l’usager, dans tous ces cas, est patent, comme l’est la pulsion artistique, l’architecture le disputant invariablement, ici, à la sculpture, envisagée pour l’occasion comme forme libre mais aussi amante des matériaux naturels : le bois mais aussi, et souvent, le minéral sous l’espèce de pierres trouvées ou sculptées, un élément récurrent souvent ajouté à ses architectures par Smiljan Radic Clarke de façon décorative et non pas forcément ni toujours tectonique, à l’image des pierres décorant le toit du chai viticole VIK (2014).
Le terme d’idiosyncrasie, pour définir l’architecture de Smiljan Radic Clarke, n’est pas déplacé, tant s’en faut. Idiosyncrasie, du grec ancien ἰδιοσυγκρασία / idiosunkrasia, « tempérament particulier », « comportement particulier », ce qui exprime la « personnalité psychique », propre à lui-même, d’un individu. Ce « comportement particulier », en vérité, se retrouve en effet dans la plupart des réalisations de l’architecte chilien, toujours signalées par leur caractère décalé ou peu attendu. Architecture idiosyncrasique que celle-ci, oui en effet si l’on en réfère au sens aigu de la liberté créative si chère à l’architecte, à géométrie plus que variable et mal soluble dans quelque esprit de système que ce soit. Architecture idiosyncrasique, oui encore, au regard aussi de la mise en valeur des racines que valorise le propos de Smiljan Radic Clarke, racines ici des plus spécifiques et peu banales, chiliennes mais aussi balkaniques, de culture mixte, à la fois européennes par l’ascendance et latines par leur appartenance à la sphère sud-américaine. « Parfois, vous devez exploiter vos propres racines. Cela vous donne de la liberté », décrète-t-il. Smiljan Radić Clarke, à dire vrai, ne suit pas les modes, pas plus qu’il entend au demeurant les susciter. Sa signature ? Celle d’un architecte opérant en passant, contextuellement, adaptant la nature du bâtiment à la nature des besoins si le cœur lui en dit ou, tout au contraire, à une impulsion passagère, à une envie qui passe. Fais ce que voudras.

Serpentine Gallery Pavilion © courtesy of Iwan Baan
Une architecture de l’humeur ?
L’une des réalisations les plus emblématiques de Smiljan Radic Clarke reste à cet égard la fameuse House for the Poem of the Right Angle, érigée à Vilches en 2014. Célébrer l’angle droit, incarner celui-ci dans l’étoffe d’un bâtiment dédié ? Voici l’humeur qui saisit l’architecte, passagère ou profonde, on ne saura pas. Le prétexte est donné, quoi qu’il en soit, faire dans le géométrique radical ou du moins, tendre vers celui-ci. Ce que ne va pas concrétiser la suite du programme, au-delà de l’intitulé. Une « Maison pour le poème de l’angle droit » ? Le projet né de cette pulsion aussi poétique que formaliste est pour le moins surprenant, déroutant même, sans réelle antécédence, au risque de l’incongruité formelle voire en termes d’habitabilité.
Qu’on en juge. Sur un sol petitement pentu s’est déposée une sorte d’outre de béton noir avec entrée coiffée d’un surplomb et excroissance de toit, en fond de plan, prenant des airs de guérite oblique. L’angle droit qui donne son titre à cette réalisation hors norme n’est pas ostensiblement sur-présent, la courbe légère et le bombé emportant en l’occurrence la partie. Mais cela importe-t-il ? Puisque l’intitulé du projet vaut son lot de singularités, pourquoi ne pas le conserver ? Au registre architectural strict, pas sûr en revanche que ce type d’habitat soit le plus à même de répondre à la demande urgente de logements qui a saisi la terre entière à l’heure de son croît démographique hyperbolique. Fonctionnel ? Sûrement pas non plus, en matière de construction notamment : le plan en est par trop singularisé, qui serait fondé sur une peinture de Le Corbusier et qui n’est pas sans invoquer certaines accentuations stylistiques de la chapelle Notre-Dame-du-Haut de Ronchamp. Confortable, alors ? Pas plus garanti si l’on s’en tient au peu d’ouvrants et à l’aspect bunker qui caractérisent ce home détonant.
Nous voilà bien loin, donc, de la Casa Chica des débuts, havre de retrait évoquant une Arcadie secrète où vivre de séparation heureuse d’avec la masse, et de solitude choisie. Soit mais qu’à cela ne tienne puisque tel le veut mon humeur, vous dirait l’architecte.
L’idéal de la protection, central chez Smiljan Radic Clarke, n’est certes pas démenti par cette curieuse et ambiguë House for the Poem of the Right Angle. Sa configuration, serait-elle fantasque, connote surtout la vie réfugiée à l’intérieur, calfeutrée, coupée du monde. En ce sens-là, de façon bien comprise, on a bel et bien affaire stricto sensu à une architecture, c’est-à-dire à une création qui doit par vocation produire de quoi se couper du monde et permettre d’être à l’écart de ce dernier, et ce grâce aux murs, aux fondations et au toit, tous éléments qui « coupent » le bâtiment du réel et en font un îlot d’espace protégé dans un océan d’espace libre et non forcément contrôlé.
Cet idéal de protection, c’est là l’esprit, encore, qui préside à la conception du théâtre régional Del Biobío à Concepción (2018), un bâtiment sobre, parallélépipédique, mais à la ceinture extérieure aux airs, la nuit, de lanterne de papier, une fois la lumière allumée. La leçon à en tirer, peut-être : l’extérieur importe, soit, il se montre avec ostentation tel un fanal dans la sombreur vespérale ou nocturne, mais l’important est au demeurant à l’intérieur. Entrez et oubliez le dehors, le bâtiment est peut-être de moi, Smiljan Radic Clarke, mais il est à vous, usagers, une coquille solide déposée sur nos corps toujours trop fragiles, une structure d’accueil d’abord, malgré tout – malgré l’idiosyncrasie ayant présidé à son élaboration, l’art d’un seul, pour solde de tout compte.

House for the Poem of the Right Angle © courtesy of Gonzalo Puga
Par Paul Ardenne
Couverture : VIK Millahue Winery © courtesy of Cristóbal Palma
— Retrouvez l’article dans Archistorm 138 daté de juin – août 2026

