PATRIMOINE I LA BRIQUE, MATIÈRE D’ART

PATRIMOINE

LA BRIQUE, MATIÈRE D’ART

La brique de terre cuite jouit d’un retour en grâce dans l’architecture contemporaine, en témoignent les réalisations primées au dernier Brick Award, notamment l’étonnante université de Silésie, en Pologne, ou la bibliothèque Maya Somaiya, en Inde. Simple d’usage, économique, performant sur le plan thermique, ce matériau ancestral permet également des combinaisons formelles infinies. Depuis le XIXe siècle, particulièrement, il jalonne l’histoire de l’architecture moderne.

La mécanisation de la production de la brique au xixe siècle a fait de ce matériau l’un des principaux signes distinctifs de la révolution industrielle : l’industrie la livrait en masse pour répondre à une demande croissante, tandis que l’architecture industrielle elle-même privilégiait la brique — parfois vernissée ou associée à la terre cuite — pour son faible coût, sa résistance et sa variété d’usages. En Europe comme aux États-Unis, elle s’adapte alors à une multitude de préoccupations et de situations stylistiques, culturelles ou constructives. Consacrée en Angleterre par la Red House dessinée par Philip Webb pour William Morris (1859), la brique nourrit en France un nouvel imaginaire constructif avec le rationalisme pittoresque inspiré de Viollet-le-Duc, qui voit en elle un matériau vrai et un ornement efficace. L’un des chefs-d’œuvre du genre est le moulin de l’usine Menier à Noisiel (Jules Saulnier, 1872), premier bâtiment à ossature métallique connu dans le monde, dont le treillis des façades est associé à une superbe composition de briques colorées. Le romantisme, les régionalismes et même l’exotisme jouent pour leur part aussi bien de sa malléabilité (formelle et décorative) que de la capacité de la brique à exprimer des références locales. Le grand hôtel néogothique de la gare de Saint-Pancras à Londres (George Gilbert Scott, 1868-1874), l’hôtel de ville Rundbogenstil de Berlin (Hermann Friedrich Waesemann, 1869), comme les réalisations de Louis Sullivan puis Frank Lloyd Wright dans les années 1890-1900 attestent l’omniprésence de la brique dans le monde industrialisé.

Jules Saulnier, moulin de l’usine Menier à Noisiel, France, 1872 © Wikipédia

Aux Pays-Bas, la brique utilisée comme matériau porteur, comme remplissage ou comme parement a donné lieu, durant la première moitié du xxe siècle, à une exceptionnelle panoplie d’usages. Incarnation du renouveau avec la Bourse d’Amsterdam (Hendrik Petrus Berlage, 1897-1903), elle est privilégiée par une grande majorité des architectes affiliés à l’école d’Amsterdam. Nourris d’influences multiples, ces derniers jouent sur tous les registres possibles du matériau : la variété de ses combinaisons, de ses tonalités, sa capacité à revêtir les formes les plus complexes sont exploitées par Michel de Klerk, Pieter Kramer ou Johan van der Mey. Dans les pages de la revue Wendigen, Karel P.C. de Bazel écrit en 1919, à propos du troisième immeuble réalisé par son collègue de Klerk à Spaarndammerplantsoen pour la coopérative Eigen Haard (1917-1921) : « Toutes les formes vivent, telles des membranes tendues, des peaux dont la surface vibre à la moindre poussée d’un os ou d’un tendon, et où le moindre spasme nerveux, le renflement d’une veine, la pression d’un organe se traduisent plastiquement. Son œuvre exprime la volonté d’exprimer plastiquement la vie. » Inspirée par une nature synonyme de vitalité et d’énergie, l’architecture du logement collectif atteint là, en effet, des sommets de sophistication, avec la brique pour quasi unique moyen plastique. Willem Marinus Dudok, qui réalise la plupart des bâtiments publics d’Hilversum, près d’Amsterdam, participe lui aussi à ce foisonnement décoratif avant d’évoluer, avec l’hôtel de ville, vers le cubisme et les lignes horizontales de Frank Lloyd Wright : paré de brique jaune, cet édifice est l’un des plus brillants exemples d’un modernisme adapté à un matériau local, dont Robert Mallet-Stevens se souviendra à la villa Cavrois, à Croix (1932). Le modèle hollandais gagne en effet la France, et l’architecte Emmanuel Gonse note en 1939 : « Les architectes nordiques et surtout les Hollandais nous ont appris depuis quelques années à employer différents calibres, notamment les petits modules et la pose à joints creux, laissant l’arête nette, qui donnent plus d’échelle et de vie aux parements. »

Robert Mallet-Stevens, villa Cavrois, Croix, 1929-1932 © Simon Texier

La fascination exercée par les ruines romaines dévoilant leur chair de béton et brique, autrefois invisible, a amplifié, après-guerre, la légitimité d’un matériau encore marginal au sein du modernisme. L’attachement à la brique a pu, en effet, être vu et revendiqué comme une forme de traditionalisme, l’œuvre religieuse de Dom Bellot en témoigne de façon admirable. Des Pays-Bas au Portugal en passant par la France et l’Angleterre, ce moine-architecte a construit églises, abbayes et monastères en mettant l’accent sur l’expression des arcs et des voûtes (en brique ou en béton), qu’il associe à un graphisme polychrome parfois proche des avant-gardes. En Scandinavie, les arts décoratifs nordiques font l’objet de réinterprétations dans les œuvres de Lars Sonck (Finlande), Sigfrid Ericsson et Ivar Tengbom (Suède), les deux édifices parmi les plus remarquables de l’époque étant la Engelbrektskyrkan de Stockholm (1914), par L. I. Wahlman, modèle d’équilibre et d’intégration et, à Copenhague, l’église dédiée au pasteur Nikolai Grundtvig, conçue par Peder Jensen-Klint à partir de 1913, élevée entre 1921 et 1927 et définitivement achevée en 1940. Dans cette dernière, l’architecte reprend des motifs typiques des églises locales, comme les façades à gâbles en redents, et une tradition gothique épurée à l’extrême.

Peder Jensen-Klint (1853-1930), église de Grundtvig, Copenhague, Danemark, 1913-1940 ; à gauche, de nouvelles briques pour la rénovation du lotissement entourant l’église. © Simon Texier

Dès lors que Le Corbusier y recourt dans les villas Jaoul à Neuilly-sur-Seine (1951-1955), puis Louis Kahn — celui qui parlait à la brique et lui demandait « Que veux-tu, brique ? » — dans ses projets américains (bibliothèque d’Exeter, 1965-1972) ou indiens (Indian Institute of Management à Ahmedabad, 1962-1974), la brique jouit d’une considération qui en fait jusqu’à nos jours un matériau universel, délivré de toute connotation stylistique. Au service d’une nouvelle monumentalité, d’un tournant brutaliste ou d’un désir de matérialité, elle incarne aussi bien la légèreté lorsque l’Uruguayen Eladio Dieste l’associe à des tuiles de céramique pour concevoir des voûtes d’une extrême minceur et d’une exceptionnelle élégance. Dans la Chine du xxie siècle, l’usage de la brique est l’occasion de faire appel à une main-d’œuvre locale, de réinterpréter des principes ancestraux tout en explorant des plastiques contemporaines, en témoignent les deux maisons (dites Maisons des poètes) de Zhang Lei à Nanjin (2010) et la Well House de Qingyun Ma à Lantian (2010). À Paris, le 222, rue de Charenton, immeuble de logement livré en 2019 par Avenier Cornejo Architectes, renouvelle l’exercice du parement de brique avec des éléments posés à joints vifs, le graphisme des pleins et des vides, enfin le rythme des bandeaux opaques. Une manière à la fois nouvelle et contextuelle de poursuivre la ville.

Texte Simon Texier
Visuel à la une Peder Jensen-Klint (1853-1930), église de Grundtvig, Copenhague, Danemark, 1913-1940 © Simon Texier

Retrouvez l’article La brique, matière d’art, dans archistorm daté septembre – octobre 2021