PATRIMOINE I LOS ANGELES : QUATRE ÉCOLOGIES, DES MILLIERS DE MAISONS

PATRIMOINE

LOS ANGELES : QUATRE ÉCOLOGIES, DES MILLIERS DE MAISONS

La fascination exercée par des figures charismatiques telles que Frank Lloyd Wright, John Lautner, Charles et Ray Eames ou Richard Neutra, mais aussi l’actualité persistante du thème de la maison économique, superbement incarné par le programme des Case Study Houses lancé en 1945, ont consacré Los Angeles comme l’une des capitales incontestées du modernisme. Cette légitimité a cependant été acquise il y a un demi-siècle, seulement.

Le triomphe symbolique de Los Angeles comme capitale du cinéma pourrait dater de 1949, lorsque le gigantesque panneau publicitaire HOLLYWOODLAND fut délesté de ses quatre dernières lettres et restauré pour signaler non plus un programme immobilier, mais les studios de tournage situés à quelques kilomètres de là. Représenté par le peintre Edward Ruscha en 1968, il sera classé en 1973, puis reconstruit cinq ans plus tard. C’est à la même époque, en 1971, que dans son essai intitulé Los Angeles, The Architecture of Four Ecologies, le critique d’architecture britannique Reyner Banham dressait, pour sa part, le portrait d’une ville encore méprisée par les intellectuels de la côte est des États-Unis comme par beaucoup d’observateurs européens. Il en proposait une analyse fondatrice en mettant en évidence le rôle déterminant de quatre « écologies », quatre éléments qui, selon lui, ont contribué à fabriquer le paysage si particulier de Los Angeles : la plage (Surfurbia), la pente (Foothills), la plaine (The Plains of Id) et l’autoroute (Autopia). Avec en prime un climat particulièrement clément, ces facteurs auraient favorisé la création de l’une des plus riches collections de villas modernes au monde, corpus alors largement sous-estimé par les historiens, considérait Banham.

Ennis House, Los Feliz, architecte Frank Lloyd Wright, 1924 © Mike Dillon – CC BY-SA 3.0

Son passé hispanique et sa proximité avec le Mexique font de Los Angeles une ville anglo-saxonne fondamentalement métisse, dont l’architecture est un excellent témoin. La construction du début du XXe siècle est ainsi marquée aussi bien par le Spanish Colonial Revival, dont la variante la plus riche est le néo-churrigueresque (l’église Saint-Vincent par Albert C. Martin, 1923), que par les brillantes variations sur le Shingle Style (mélange de motifs anglais et d’éléments coloniaux américains), dont Irving Gill et les frères Charles et Henry Greene seront parmi les derniers représentants avant d’élaborer leur propre manière. Avec la Gamble House à Pasadena (1908), les frères Greene livrent en effet l’un des plus beaux morceaux d’architecture intérieure hérités des Arts and Crafts britanniques. Los Angeles s’est également nourrie de toutes les spécificités américaines : Frank Lloyd Wright, dont le fils (Lloyd Wright) fera lui aussi une brillante carrière californienne, sauve ainsi une période difficile de sa vie grâce à cinq commandes exceptionnelles, parmi lesquelles la Ennis House (1924) ; ce seront autant d’occasions de faire évoluer son art, sur le plan constructif, avec la mise en place, à partir de 1923, du système de blocs de béton préfabriqués (dits « blocs textiles ») qui, en un seul élément, combinent structure, revêtement et ornement.

Lovell Beach House, Newport Beach, architecte Richard Neutra,
1927-1929 © Simon Texier

Terre d’accueil pour de nombreux architectes européens, Los Angeles accueille en 1920 un natif de Vienne et élève d’Otto Wagner, Rudolf Schindler, qui suit alors Frank Lloyd Wright sur le chantier de la Barnsdall House à Griffith Park. Un an plus tard, sur King’s Road, il réalise pour lui-même et Clyde Chace la plus discrète et la plus simple de toutes ses maisons, celle que Banham apprécie le plus cependant. Ce subtil enchaînement d’espaces fermés et ouverts, rythmé par l’alternance de murs épais et de cloisons mobiles en bois, est à la fois un hommage aux murs d’adobe locaux et à la maison japonaise, mais encore une concrétisation de l’Existenzminimum, dont les avant-gardes européennes théorisaient alors le principe dans un tout autre contexte. En 1971 toujours, dans sa monographie consacrée à Schindler, David Gebhard y voyait plutôt une construction « retrogressive » par rapport à son temps, ce que ne serait pas la célèbre Lovell Beach House accrochée à la pente et soutenue par les poteaux/voiles de béton armé. Le même Gebhard admettait, en citant l’un de ses confrères, qu’avec le climat sud californien tous les types de constructions pouvaient convenir ; dans la ville du moindre effort climatique, c’est alors sur les collines que l’architecture de la maison construirait son mythe. (…)

Texte Simon Texier
Visuel à la une Hollyhock House, East Hollywood, architecte Frank Lloyd Wright, 1922, détail de la terrasse sud-ouest. Courtesy of the Historic American Buildings Survey, Library of Congress, Washington, D. C.

Retrouvez l’intégralité de l’article Patrimoine sur Los Angeles au sein d’Archistorm daté juillet-aout 2021