Sur la dalle du Front de Seine, au milieu des tours qui ont redessiné le ciel parisien dans les années 1970, Orion déploie sa silhouette basse et moderniste. Véritable manifeste conçu par Jean-Claude Jallat et Michel Péron avec les ateliers Jean Prouvé, le bâtiment reste l’un des témoins les plus singuliers de son époque.

Déployé sur trois niveaux autour d’un patio central, Orion rassemble 2 400 m² de bureaux libres et traversants. « Dans sa morphologie même, le bâtiment dessinait déjà une coupe bioclimatique avant l’heure », souligne Éléonore Givry, architecte et fondatrice de &GIVRY. Dans les années 1990, une rénovation plus intrusive avait pourtant brouillé cette intelligence, épaississant les menuiseries et refermant le rez-de-dalle sur lui-même. Devenu énergivore et partiellement dénaturé, Orion appelait désormais une intervention capable de retrouver sa cohérence sans renoncer à une ambition environnementale élevée.

Les archives du futur

Lorsque PariSeine lance le concours, le cadre reste volontairement ouvert. Il ne s’agit pas d’appliquer une réponse standard, mais de trouver la juste attitude face à un bâtiment unique. Ancienne maison du projet de la dalle Beaugrenelle, puis siège de la SEMEA XV devenue PariSeine, Orion n’est ni inscrit ni classé. Il constitue pourtant un témoignage majeur du mouvement moderne, dont chaque détail raconte la maîtrise constructive des ateliers Jean Prouvé.

La première visite impose immédiatement une forme de retenue. « Face à un bâtiment de Jean Prouvé, on n’a pas trop le choix que de s’incliner », confie Éléonore Givry. L’admiration ne fige pourtant pas le projet. Elle en fixe la méthode. Avant de dessiner, l’équipe débute ainsi un long travail d’enquête, poursuivi pendant les études. Les documents d’époque et le fonds Jean Prouvé sont analysés avec des historiens de l’architecture, tandis que GRAHAL, Groupe de Recherche Art Histoire Architecture Littérature, accompagne l’agence dans la lecture patrimoniale de l’édifice. Cet examen permet de reconstituer l’ADN d’Orion et de mesurer ce que les interventions passées avaient effacé. « Nous avons tenté de nous poser les bonnes questions et de les aborder avec modestie », résume l’architecte.

« Nous avons abordé le projet avec la conviction que le bâtiment le plus durable est d’abord celui que l’on conserve. » Éléonore Givry, Architecte et fondatrice, &GIVRY

Le bâtiment est alors lu comme un système dont chaque intervention engage l’ensemble. Au rez-de-dalle, les bureaux ajoutés et les issues de secours installées dans les années 1990 avaient rompu la transparence d’origine. Là où ces ajouts devaient disparaître, les escaliers suspendus et les façades métalliques réclamaient au contraire une restauration d’une grande précision.

La performance invisible

Préserver Orion ne signifiait pas pour autant le soustraire aux exigences de son temps. L’enjeu se concentrait sur sa façade d’origine, une enveloppe de quatre centimètres à peine, composée de panneaux habillés de tôle d’aluminium pliée. En se retournant dans les angles, ces bandes forment un ruban métallique continu, indissociable de la silhouette du bâtiment. Améliorer ses performances thermiques supposait donc d’intervenir sans épaissir ni altérer cette ligne. Les lames d’aluminium anodisé ont été restaurées in situ après vérification — par endoscopie et mesures de corrosion —, du bon état de conservation de l’ossature acier dissimulée derrière le bardage. Au rez-de-dalle comme autour du patio, les murs-rideaux passent au double vitrage sans perdre leurs raidisseurs extérieurs, devenus indissociables du rythme de la façade.

La difficulté se concentre ensuite sur les grands châssis arrondis, larges de près de deux mètres. Leur rayon de courbure de 250 millimètres n’existait plus dans les filières courantes, d’autant qu’il fallait désormais intégrer une rupture de pont thermique. L’entreprise réactive alors une fabrication spécifique chez un industriel. Le prototype est soumis à des essais d’étanchéité et de résistance au vent. À huit heures du matin, toute l’équipe se rassemble devant la menuiserie aspergée puis mise sous pression. Lorsqu’elle résiste, la victoire est collective. Derrière un châssis en apparence inchangé se cache ainsi l’une des prouesses les plus discrètes du projet. « Aujourd’hui, tout ce travail ne se voit pas, et c’est précisément ce que nous recherchions », sourit l’architecte.

Au rythme du réemploi

La préservation d’Orion ne s’est pas arrêtée à son enveloppe. Accompagnée par Mobius Réemploi, l’équipe cherche à conserver sur place ce qui peut l’être, avant d’imaginer une seconde destination pour le reste. Au rez-de-dalle, les lames de faux plafond en Luxalon sont déposées puis numérotées, avant d’être replacées une à une. Lorsque certaines manquent ou sont trop abîmées, des éléments identiques sont recherchés sur d’autres chantiers des années 1970, parfois directement sur la dalle Beaugrenelle. Ce travail se poursuit dans les aménagements intérieurs, où la moquette provient elle aussi d’un gisement de réemploi. À l’inverse, les éléments qui ne pouvaient rester dans le bâtiment sont remis en circulation lors de journées de dépose participative. D’anciens vitrages et certains châssis trouvent ainsi une nouvelle vie, transformés ailleurs en mobilier ou en petites cabines.

Loin d’être une solution ajoutée en fin de projet, le réemploi impose son propre rythme. Les entreprises adaptent alors leurs habitudes d’approvisionnement, tandis que la maîtrise d’ouvrage accompagne les arbitrages nécessaires. « Tout le monde avait conscience que nous travaillions sur quelque chose d’exceptionnel », se souvient Éléonore Givry. À Orion, le réemploi ne se limite donc pas à une économie de matière, mais modifie directement la manière de concevoir, de prescrire et de conduire l’opération.

Un modernisme vivant

La réhabilitation révèle aussi combien Orion avait anticipé certains usages du bureau contemporain. Organisés autour d’une circulation centrale, les plateaux libres et traversants autorisent de multiples configurations. Le rythme régulier de la façade accompagne cette souplesse, chaque baie pouvant correspondre à une cellule de travail ou participer à un espace plus vaste. Livré sans cloisons par &GIVRY, le bâtiment laisse ainsi aux preneurs la possibilité d’adapter les espaces sans contrarier son organisation.

Cette liberté intérieure se prolonge dans le rapport au site. Au rez-de-dalle, la transparence retrouvée remet Orion en relation avec le paysage singulier de Beaugrenelle. Depuis les bureaux, les ouvertures cadrent tour à tour la Seine ou la tour Eiffel. Au cœur du plan, les anciens bassins, dont les verrières avaient été recouvertes, laissent place à un patio accessible et planté. Les épaisseurs de terre ont été travaillées pour accueillir une végétation capable de prendre de l’ampleur et d’évoluer au fil des saisons.

À Beaugrenelle, Orion retrouve moins son passé qu’une nouvelle justesse. En intervenant au plus près de l’existant, &GIVRY démontre que préserver ne signifie pas immobiliser, mais rendre au bâtiment toute sa capacité d’adaptation.

Entretien

Éléonore Givry, Architecte et fondatrice, &GIVRY

Lors de votre première découverte d’Orion, qu’est-ce qui vous est apparu comme la qualité essentielle du bâtiment à préserver ? 

Dès notre première visite, nous avons été frappés par l’intelligence constructive du bâtiment. Derrière son apparente simplicité, Orion révèle une structure poteaux-poutres particulièrement robuste, rationnelle et adaptable, capable d’accueillir de nouveaux usages sans perdre son identité. La présence des éléments conçus par Jean Prouvé renforçait cette lecture d’un édifice pensé comme un système évolutif plutôt que comme un objet figé. Cette capacité d’adaptation nous est apparue comme sa qualité essentielle et a guidé l’ensemble du projet.

Comment avez-vous fait entrer ce bâtiment manifeste dans une nouvelle temporalité, entre exigences environnementales, réemploi et mise aux normes ?

Nous avons abordé le projet avec la conviction que le bâtiment le plus durable est d’abord celui que l’on conserve. Plutôt que de substituer l’existant, nous avons cherché à prolonger sa vie en nous appuyant sur ses qualités intrinsèques : une structure robuste, des plateaux flexibles et des composants remarquables, notamment ceux conçus par Jean Prouvé. Les exigences environnementales, le réemploi et les mises aux normes ont été envisagés comme des leviers de transformation mesurée, capables d’adapter Orion aux usages contemporains sans altérer sa logique d’origine. Plus qu’une réhabilitation, il s’agissait de démontrer qu’un bâtiment moderne pouvait continuer à évoluer et à se réinventer plus d’un demi siècle après sa livraison.

Que retenez-vous personnellement de cette opération ?

Je retiens avant tout la force du travail collectif. Orion cumulait de nombreuses contraintes, mais celles-ci sont devenues une matière de projet grâce à l’engagement partagé de la maîtrise d’ouvrage, de la maîtrise d’œuvre et des entreprises. Je retiens également une forme d’humilité face à l’existant. Intervenir sur un bâtiment de cette qualité rappelle
que l’architecte n’est pas seulement celui qui transforme, mais aussi celui qui sait préserver. Enfin, je suis heureuse de voir aujourd’hui Orion entrer dans une nouvelle phase de transmission. Sa sélection dans les parcours architecturaux du CAUE de Paris témoigne de sa capacité à continuer de susciter l’intérêt et à faire découvrir au public les qualités d’une architecture moderne réinventéeplutôt que remplacée.

Anna Denicourt, Adjointe au directeur du Front de Seine Beaugrenelle, PariSeine

Entre respect de son identité et adaptation aux enjeux climatiques actuels, comment PariSeine a-t-elle abordé la transformation de cet édifice emblématique du Front de Seine ?

Depuis 2020, Pariseine pilote 100 % de ses projets par le bilan bas carbone, aux côtés des enjeux de qualité architecturale, de coût et de délai. Cette exigence a pris un relief particulier pour la réhabilitation d’Orion, bâtiment iconique que Pariseine, alors SEMEA XV, avait construit pour son siège social. L’enjeu était de concilier deux priorités a priori concurrentes : préserver un patrimoine emblématique et répondre aux enjeux climatiques. Réalisé par les architectes Jallat et Peron et cosigné par les ateliers Jean Prouvé, Orion offre une intelligence constructive, une maîtrise des volumes et une présence forte de la lumière naturelle autour de son patio, autant de qualités à conserver. Le diagnostic de réemploi a permis d’articuler les deux logiques : en identifiant les éléments à valoriser sur place, il a servi à ajuster chaque intervention au plus juste, sans dénaturer l’ouvrage. Le bâtiment a par ailleurs été raccordé aux réseaux urbains de chaleur (CPCU) et de froid (Fraîcheur de Paris), réduisant son empreinte carbone tout en renforçant sa résilience au confort d’été. Sur cette base, l’agence &GIVRY a mené une intervention chirurgicale, sublimant l’existant tout en repositionnant Orion à un haut niveau de performance et de confort d’usage pour les décennies à venir.

Au-delà de cette opération, que révèle Orion de la manière dont PariSeine envisage aujourd’hui la transformation du patrimoine immobilier et urbain ? 

La réhabilitation du bâtiment Orion traduit une conviction qui guide aujourd’hui notre action : le patrimoine immobilier et urbain existant ne constitue pas une contrainte, mais plutôt un gisement de valeur. Face aux impératifs climatiques, à l’évolution des usages et aux attentes croissantes de vivre dans une ville apaisée et de proximité, nous devons réfléchir à l’amélioration de l’existant. Notre responsabilité est d’interroger le potentiel de chaque bâtiment et d’en révéler les qualités, en conciliant performance environnementale et qualité
d’usage, mais aussi penser son insertion dans le territoire. Cette approche exige une lecture fine de l’existant, une grande ambition architecturale et une capacité à arbitrer avec pragmatisme entre préservation et transformation. Le bâtiment Orion illustre cette méthode, avec une intervention sur mesure qui préserve les qualités architecturales et patrimoniales de ce bâtiment exceptionnel. On cherche ainsi à prolonger la vie des bâtiments en les adaptant aux standards de demain, et créer de la valeur durable plutôt que de répondre à une logique de court terme. Dans la continuité des engagements pris par la Ville de Paris via son PLU bioclimatique, PariSeine a pensé Orion comme un démonstrateur de sa capacité à conjuguer exigence environnementale et sobriété dans la réhabilitation.

Pierre Bourdier, Directeur adjoint façade et responsable R&D, Eckersley O’Callaghan

Comment le réemploi des éléments de façade a-t-il orienté les choix d’ingénierie et la mise en œuvre du projet ?

Le réemploi impose de repenser les méthodes d’ingénierie et de chantier. Le diagnostic de l’existant, confronté aux objectifs du projet, permet de définir une stratégie claire : conserver avant de réemployer, réemployer avant de remplacer. Avant toute dépose, des protocoles d’investigation non destructifs ont été développés afin de qualifier l’état réel des composants : endoscopies pour observer les assemblages cachés, mesures de corrosion des fixations, inspections ciblées des interfaces et essais de dépose. Des outils de dépose, de contrôle et de mesure spécifiques ont également été développés pour préserver les composants tout en garantissant leur qualification et leur traçabilité jusqu’à la remise en œuvre.

Ces investigations ont orienté les choix de conservation, d’adaptation ou de remplacement : les raidisseurs de façade ont été déposés puis réadaptés par découpe et création de nouveaux assemblages ; les lames d’aluminium anodisé ont été conservées et ravivées in situ ; les couvertines ont été reconditionnées en atelier ; les panneaux opaques EdR ont été conservés grâce à l’encapsulage de l’amiante associé à une isolation biosourcée par l’intérieur ; enfin, de nouvelles menuiseries cintrées (rayon très serré de 250 mm) à rupture de pont thermique ont été mises au point avec le fabriquant pour respecter la conception d’origine.

Que révèle Orion de la capacité des façades du XXe siècle à être transformées, adaptées et prolongées plutôt que remplacées ?

Orion démontre que les façades du XXe siècle constituent de véritables gisements de ressources lorsqu’elles sont abordées comme un patrimoine technique autant qu’architectural.

Les matériaux durables employés par Jean Prouvé ont démontré leur capacité à traverser le temps. Sa conception rationnelle, fondée sur l’assemblage de composants démontables, favorise aujourd’hui leur conservation, leur adaptation et leur réemploi.

Une réhabilitation performante ne passe pas nécessairement par un remplacement intégral, mais par une compréhension fine de la matière, des assemblages et de leur durée de vie résiduelle. Le diagnostic de l’existant devient ainsi un véritable outil de réflexion et de conception, guidant des interventions ciblées, sobres et respectueuses de l’œuvre d’origine. Le projet Orion illustre une évolution profonde de notre métier : qualifier, documenter, tracer et exploiter l’existant afin de transformer l’enveloppe en ressource plutôt qu’en déchet. La façade existante n’est plus seulement un ouvrage à rénover : elle devient un gisement de matériaux à qualifier, documenter et transmettre aux générations futures.

Fiche technique :
Maîtrise d’ouvrage : PariSeine
Maîtrise d’œuvre : &GIVRY
Entreprises (liste non exhaustive) : GRAHAL, EOC — Eckersley O’Callahan, LAB-Ingénierie Mobius, Vivien, EVP Ingénierie, Batimo Conseil, LASA, WILD, Verre & Métal, ECP, Alma Entreprise, SGEA, Bouygues Energies & Services
Surface : 2 400 m2 SP
Budget : 8,3 M€ HT
Programme : Revalorisation d’un bâtiment Jean Prouvé

Par Inès Haget
Tous les visuels sont de © Schnepp Renou

— Retrouvez l’article dans archistorm 139 daté septembre – octobre 2026