Au cœur de Dijon, le centre commercial Dauphine renaît après plusieurs décennies d’usage. Construit dans les années 1970, devenu obsolète et peu accueillant, il retrouve aujourd’hui sa place dans un centre-ville historique, dense et patrimonial. Ce projet ne se limite pas à une simple réhabilitation : il réaffirme le rôle de l’hypercentre, repense les flux et la circulation, et crée des espaces où l’expérience urbaine se combine avec l’activité commerciale.

Un site chargé d’histoire

Le 26 juin 1967, le Conseil municipal confie à la SEMAAD (Société d’Économie Mixte d’Aménagement de l’Agglomération Dijonnaise) l’étude de rénovation de l’îlot Dauphine. En janvier 1973, un parking souterrain ouvre ses portes, suivi en septembre par le Centre Dauphine, inauguré en présence du maire Robert Poujade. Dans son discours, il souligne : « Le Centre Dauphine est avant tout un carrefour au cœur de la Ville ancienne […] Les piétons seront rois dans le Centre Dauphine ». À partir des années 2000, le Centre Dauphine voit son attractivité décliner. Les commerces ferment progressivement, la fréquentation baisse, et le bâtiment luimême se dégrade. Dans le même temps, de nouvelles zones commerciales émergent en périphérie. Peu à peu, le Centre Dauphine cesse de jouer son rôle de locomotive commerciale. La fermeture du centre semble alors inévitable, risquant de transformer cette parcelle stratégique du centreville en friche commerciale.

Le début d’une renaissance

Le projet prend un nouveau tournant lorsqu’en 2019 Marc Fortunato et la Caisse d’Épargne Bourgogne Franche-Comté, décident de s’engager. Dauphine Invest rachète, un à un, les lots de la copropriété.

À l’origine, le site Dauphine se présentait comme un bloc monolithique, massif et relativement fermé sur le quartier. Pour mieux intégrer le projet dans le centre historique et répondre à la diversité de sa programmation, ce volume unique a été décomposé en cinq plots. « Le règlement d’urbanisme nous autorisait à surélever uniquement sous forme de combles, sur maximum deux niveaux. Cette contrainte a guidé tout notre travail architectural et volumétrique et s’est révélée génératrice d’innovation », précise Amandine Garreau, cheffe de projet de Dauphine Dijon au sein de AAGROUP.

Une écriture architecturale entre patrimoine et modernité

Le projet développe une écriture architecturale contemporaine qui s’inscrit dans le prolongement du centre historique. Sans reproduire les formes anciennes, il en propose une réinterprétation à travers plusieurs éléments caractéristiques du tissu urbain dijonnais, tels que le découpage des toitures, les encorbellements en façade ou encore la référence aux colombages. Ces motifs sont traduits dans un langage architectural actuel, notamment par un jeu de pignons en encorbellement sur les façades donnant sur le domaine public, qui contribue à animer le profil urbain tout en dialoguant avec les silhouettes du centre ancien.

Le chantier comme opération urbaine

Pour les équipes en charge du chantier, l’organisation logistique a rapidement représenté l’un des principaux défis. L’accès au site devait être géré avec une précision quasi chorégraphiée. Les véhicules étaient accompagnés à pied lors de leur traversée des rues du centre-ville, parfois après avoir déplacé temporairement les terrasses de cafés afin de dégager le passage, puis raccompagnés jusqu’à la sortie du périmètre de travaux. À ces difficultés logistiques s’ajoutaient les contraintes structurelles du site lui-même, liées notamment à la présence de plusieurs niveaux de parking existants et d’un cours d’eau canalisé sous le bâtiment. Le chantier devait composer simultanément avec les activités commerciales, les flux piétons et le fonctionnement permanent du parking souterrain.

Une expérience spatiale renouvelée

Si l’identité graphique de Dauphine s’impose d’emblée, la véritable force du projet réside dans sa perméabilité : dans la manière dont on le traverse, dont on y accède, et dont les parcours s’enchaînent. Séparer devient alors une condition pour mieux faire coexister : commerces, bureaux, restaurants, parking ; chaque entité doit pouvoir fonctionner de manière autonome. Ce travail s’est notamment concentré sur la conception des circulations verticales. Sur la rue Dauphine, deux halls d’entrée distincts sont aménagés côte à côte : l’un mène aux bureaux, l’autre au restaurant en rooftop. Cette organisation permet notamment aux bureaux et au restaurant en rooftop de disposer d’un accès autonome depuis la rue Dauphine, sans dépendre des horaires d’ouverture du centre commercial. Le bâtiment n’est donc plus soumis à un horaire unique : il s’adapte à des temporalités multiples. Dauphine-Dijon n’est donc plus un bloc soumis à un rythme unique : derrière l’image forte des façades, c’est la mécanique discrète des circulations qui structure réellement l’ensemble et lui donne sa cohérence. Cette approche justifie pleinement les choix architecturaux : les halls d’entrée séparés, les circulations verticales distinctes et la porosité des espaces ne sont pas seulement des solutions techniques, ils visent à créer un lieu vivant, capable d’accueillir des flux diversifiés et de favoriser les interactions entre usagers, commerçants et visiteurs.

Une perméabilité au service de la continuité urbaine 

La transformation des circulations internes s’accompagne d’une réorganisation du cœur d’îlot. Deux axes structurent désormais l’îlot : de la rue de la Liberté à la rue Piron, et de la rue Bossuet à la rue du Bourg. Le bâtiment cesse d’être une destination fermée sur elle-même pour devenir une séquence du parcours urbain. Le projet rouvre largement cet endroit : le mail, autrefois entièrement couvert, devient partiellement à ciel ouvert. La place centrale retrouve son rôle d’épicentre, au croisement des flux. Ce vide organise désormais les perspectives, introduit de la lumière et structure la lecture du bâtiment. Les entrées « Bourg » et « Bossuet » ne sont ainsi plus de simples seuils commerciaux, mais des prolongements de l’espace public. En s’ouvrant ainsi, Dauphine Dijon prolonge la transformation du centre-ville. La piétonnisation engagée par la Ville trouve ici un relais naturel. Le centre commercial est conçu comme une extension de l’espace public : en période d’ouverture, aucune démarcation nette ne vient interrompre le sol ni le regard. Les aménagements de la rue Dauphine, réalisés par Dijon Métropole, entrent en résonance avec le projet et renforcent cette continuité. Dauphine ne se présente plus comme une masse fermée, mais comme un passage : une porosité qui inscrit le bâtiment dans le flux de la ville pour en faire un véritable lieu de vie.

Entretien

Raphaël Emin, Directeur général, Demathieu Bard Immobilier

Comment Demathieu Bard Immobilier a-t-il rejoint le projet ? 

Lors de l’appel d’offres, notre proposition s’est distinguée par un regard analytique et structurant porté sur le projet initial. Situé à l’interface de quatre axes majeurs du centre-ville, le site de Dauphine constitue un espace de passage et de connexion. Nous avons proposé une refonte complète des circulations, avec la création d’accès distincts et autonomes pour le parking en tréfonds et les bureaux en superstructure, accessibles depuis des halls dédiés donnant directement sur l’espace public. Nous avons imaginé le rooftop comme un élément fédérateur et structurant de l’ensemble. Cette approche a constitué le socle de notre proposition qui a ensuite été approfondie et développée en étroite collaboration avec l’agence AAGROUP.

Vous avez donc construit cette vision avec AAGROUP… 

Oui, nous avons d’abord pensé le projet autour des flux avant de nous concentrer sur la dimension architecturale.

L’ambition était clairement affirmée : atteindre un niveau de loyers commerciaux compatible avec l’équilibre économique de l’opération, et proposer des bureaux de standing prime à l’échelle dijonnaise. Il ne s’agissait pas de livrer un ensemble standardisé, mais de porter une véritable signature architecturale, conférant une identité forte au lieu. Au fil du développement, l’agence Outsign a également été associée afin d’accompagner le projet sur les enjeux de design extérieur et de commerce.

Quels ont été les principaux défis auxquels vous avez été confrontés ?

La situation très centrale du site et la forte densité urbaine ont ajouté un niveau de complexité. La présence d’un parking public en sous-sol a nécessité la mise en œuvre de renforcements structurels spécifiques, tandis que le projet devait composer avec un cadre réglementaire particulièrement exigeant, lié notamment au secteur sauvegardé et à l’intervention étroite des Architectes des Bâtiments de France. La logistique du chantier constituait également un enjeu majeur.

Quels enseignements tirez-vous de cette expérience ?

Le sentiment dominant reste une réelle fierté. Malgré les contraintes et le niveau de complexité, nous sommes restés fidèles à l’ambition de départ et à la promesse portée tout au long du chantier. Avec l’ensemble des équipes et des partenaires, nous livrons aujourd’hui un bâtiment conforme au programme imaginé. L’accueil très positif du public, qui redécouvre ce site transformé, contemporain et attractif, constitue une réelle satisfaction.

Et si vous deviez résumer ce projet en quelques mots ?

Fierté, ambition, complexité… et persévérance.

Christelle André, Architecte associée, AAGROUP

Comment êtes-vous arrivée sur le projet Dauphine ? 

C’est Raphaël Emin, directeur de DBI, qui m’a proposé de rejoindre l’aventure dans le cadre du concours lancé par La Caisse d’Epargne Bourgogne Franche-Comté et Marc Fortunato. J’ai tout de suite accepté. Très attachée à ma ville et à son patrimoine, ce projet très emblématique pour Dijon était un vrai défi personnel à relever tant dans l’inscription que la transcription que nous allions lui offrir. Nous avons été associés dès la genèse du projet afin de poser le concept, travailler sur les intentions urbaines et architecturales. En effet, dès le départ, la question essentielle était celle de l’inscription du projet dans la ville, la régénération et la reconstruction de la ville sur elle-même.

Comment avez-vous abordé la transformation architecturale ?

Le bâtiment des années 1970 était un volume monolithique en béton qui contrastait fortement avec le tissu historique de Dijon, composé d’hôtels particuliers et de volumes à toitures plus découpés.

Nous avons travaillé sur une réhabilitation extension visant à ouvrir le bâtiment et à retrouver une logique de parcours urbain.

De plus, retrouver une cohérence dans l’écriture du lieu était nécessaire…

Son vocabulaire renvoie à nos belles façades à colombages et, notamment celles des trois pignons à l’angle de la rue Bossuet et de la rue de la Liberté. Les matériaux ciselés et travaillés ainsi que leurs tonalités — notamment le zinc et certaines teintes dorées — complètent la minéralité des enduits à la chaux et la pierre de Bourgogne, leur traitement, la forme géométrique des colombages.

Le dialogue avec les Architectes des Bâtiments de France a-t-il été déterminant ?

Oui, très clairement. Madame Wodli nous demandait systématiquement des vues proches, lointaines, des simulations dans le paysage. Ce dialogue exigeant a permis d’affiner le projet et de renforcer sa cohérence dans le secteur inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO.

Le projet semble également avoir été porté par une forte collaboration entre les différents acteurs.

Oui, c’est vraiment un travail collectif. Le projet s’est développé dans un esprit de partenariat constant entre notre maître d’ouvrage, son client, bien sûr, mais aussi notre confrère Marc Dölger d’Outsign, l’ensemble des bureaux d’études, la Ville et la Métropole. Je crois que nous avons réussi là où beaucoup échouent : faire en sorte qu’un projet privé serve le bien commun.

Les Dijonnais semblent très attachés à ce lieu… 

Oui, le Centre Dauphine fait partie de la mémoire collective. Nous avons voulu préserver cet attachement tout en redessinant le lieu. L’idée consistait à créer un langage architectural contemporain, mais profondément ancré dans l’identité de la ville.

Marc Dölger, Directeur associé et cofondateur, Outsign

Comment la collaboration avec AAGROUP s’est-elle construite ? 

AAGROUP avait mené une première réflexion sur les volumétries. Nous sommes intervenus pour renforcer la vision du projet, le faire évoluer et y introduire une approche pluridisciplinaire. Le storytelling a été au cœur de cette démarche : il s’agissait de définir le « titre de la chanson » et de pouvoir fredonner la mélodie tout au long du chantier, pour que chaque décision reste fidèle à l’esprit initial. La première étape a été de construire une identité autonome pour le projet, passant de « Centre Dauphine » à « Dauphine Dijon ».

Comment le patrimoine dijonnais a-t-il inspiré le projet ? 

Le patrimoine dijonnais a guidé le développement d’une palette de matériaux, de couleurs et de motifs inspirés notamment des toitures vernissées et des colombages. Nous avons travaillé à les transposer dans un registre contemporain. Cette réinterprétation a donné naissance à ce que nous appelons la graphitecture, un alphabet architectural qui a guidé l’ensemble du projet.

Quels ont été les principaux enjeux urbains et architecturaux ? 

Le premier enjeu résidait dans la transformation d’un site existant. Plutôt que de tout reconstruire, nous avons choisi de rénover et valoriser le bâti. Le second enjeu relevait de la place du projet dans la ville. Enfin, convivialité et sécurité constituaient un enjeu central.

Quelles difficultés avez-vous rencontrées au fil du projet ?

Dans un projet de cette ampleur, les contraintes techniques et financières constituent souvent des obstacles inattendus. Le storytelling et le fil rouge architectural guident alors les choix et hiérarchisent les interventions pour concentrer les efforts là où l’impact est maximal. Entre ce que nous dessinons, ce que les entreprises réalisent et ce qu’elles proposent pour l’exécution, des décalages apparaissent systématiquement. Chaque point susceptible d’influencer l’expression du projet a fait l’objet de revues régulières avec le groupe, accompagnées de visites sur site et de tests d’échantillons, afin de garantir cohérence et qualité perçue.

Avec le recul, quel regard portez-vous sur Dauphine ? 

C’est un très beau projet, fidèle à l’ambition que nous avions formulée au départ. Malgré les arbitrages, les avis divergents et les ajustements inévitables, le récit fondateur est resté intact. Il s’agit d’une opération rare : réinventer un pan de ville en hypercentre historique, dans un tissu patrimonial aussi exigeant que celui de Dijon, tout en travaillant sous le regard attentif de l’ABF.

Alexandre Perga, Directeur régional, Demathieu Bard Bâtiment Sud-Est

Quels étaient les spécificités et les principaux défis de cette opération ? 

C’est un projet majeur pour la ville, complexe à la fois dans sa conception et dans sa matérialisation. Le projet a été mené dans un environnement urbain particulièrement complexe, marqué par un tissu urbain dense, des rues étroites et en grande partie piétonnes, au cœur d’un quartier touristique et habité. Les travaux ont nécessité la déconstruction d’un bâtiment existant, implanté directement au-dessus d’un parking public de cinq niveaux enterrés, maintenu en exploitation tout au long des travaux. Ajoutons à tout cela un montage juridique spécifique avec des découpages en volumes, des zones en copropriétés, des espaces publics, une rivière souterraine et des fouilles archéologiques… je suis convaincu que nous avons été confrontés à l’un des projets les plus complexes de l’histoire de notre entreprise.

Comment avez-vous géré ce chantier en site très contraint, au cœur d’un centre-ville piéton ?  

La gestion des flux logistiques a constitué un enjeu central, les livraisons devant transiter par des rues piétonnes très fréquentées. La mise en place de la grue à tour a, elle aussi, exigé une préparation particulièrement poussée. Dans ce type d’environnement urbain dense, chaque opération demande anticipation, sécurité et agilité.

Quels enseignements tirez-vous de cette opération ? 

Ce projet nous a amenés à mobiliser des compétences parfois rares et très spécialisées. Pour renforcer une fondation au niveau du cinquième sous-sol du parking public, nous avons utilisé le savoir faire des métiers connexes de notre Groupe. Le temps de consolider la fondation, nous avons « soulevé » tout le parking public et les véhicules qui y étaient stationnés… sans que personne ne s’en soit jamais rendu compte.

Cette expérience a renforcé notre agilité et nous a rappelé qu’avec de la coordination, de l’ingéniosité et un vrai travail d’équipe, des situations complexes peuvent être maîtrisées.

Quel regard portez-vous sur l’intégration du projet Dauphine dans le centre-ville ? 

Je trouve particulièrement audacieux le choix fait par la Ville d’avoir introduit une écriture architecturale contemporaine dans ce secteur historique, à proximité immédiate du Palais des ducs. C’est un ouvrage durable et marquant, appelé à s’inscrire dans le paysage dijonnais sur le long terme.

Fiche technique :
Maîtrise d’ouvrage : Demathieu Bard Immobilier
Maîtrise d’œuvre : AAGROUP et Outsign
Entreprise générale : Demathieu Bard Bâtiment Sud-Est
Entreprises (liste non exhaustive) : Demathieu Bard, Bourgogne Couverture, VMZINC
Surface : 11 391 m2
Programme : Programme mixte : centre commercial, bureaux, restaurants

Par Coline Jaquet
Tous les visuels sont de © Nicolas Castets

— Retrouvez l’article dans archistorm 139 daté septembre – octobre 2026