Architectes étrangers en France : une stratégie ?

CHRONIQUE

Bertrand Lemoine 

 

Visuel à la une : Bibliothèque nationale de France, Dominique Perrault © Michel Bertolotti

 

On se réfère souvent à la période de la Renaissance pour démontrer l’ancienneté de la présence d’architectes étrangers en France. Certes plusieurs architectes italiens ont alors été invités dans notre pays pour y transposer les acquis de la Renaissance italienne. Boccador, Serlio, voire Léonard de Vinci ont construit plusieurs édifices en France et leur influence y fut décisive. Par la suite, en 1665, Le Bernin, pourtant mandaté par Louis XIV, ne réussit pas à imposer ses vues pour le Louvre et s’en retourna en Italie. La présence active d’agences étrangères n’est en réalité attestée que depuis seulement une quarantaine d’années et le phénomène s’accentue aujourd’hui, au point de poser problème tant ce phénomène commence à peser sur la production architecturale et urbaine de notre pays.

 

Certes la France se veut avec raison un pays ouvert aux idées et aux cultures différentes et s’enorgueillit d’attirer les talents du monde entier. Mais la présence massive d’architectes étrangers est récente et s’amplifie. Les exemples d’agences étrangères durablement implantées en France sont rarissimes pour ne pas dires inexistants avant les années 1980. Certes, au XIXe siècle Jakob Hittorff a fait toute sa carrière en France. Dans la première moitié du XXe siècle, le Suisse Le Corbusier a fait de la France sa base de travail. Niemeyer a construit le siège du parti Communiste à Paris, Aalto a construit une maison à Bazoches, Nelson un hôpital à Saint-Lô. La Cité universitaire de Paris a aussi permis à quelques architectes étrangers de s’exprimer. Le Centre Pompidou, signé conjointement par le Britannique Richard Rogers et l’Italien Renzo Piano à la suite d’un grand concours international lancé en 1971 est resté une exception. D’une manière générale, les architectes ne se sont guère exportés hors de leur pays d’origine, si ce n’est les Italiens, ou même les Français, très présent en Russie aux XVIIIe et XIXe siècles, un pays qui reste d’ailleurs assez ouvert aux architectes étrangers.

 

Grande Arche de la Défense, Otto Von Spreckelsen © Coldcreation

 

Une stratégie d’implantation sur le marché français

C’est le lancement d’une série de grands projets de prestige par François Mitterrand en tant que président de la République qui a marqué un tournant. Une architecte italienne, Gae Aulenti, a mis en scène le Musée d’Orsay, lancé par Giscard d’Estaing. Un Suisse, Bernard Tschumi, a réalisé le Parc de La Villette, un canadien, Carlos Ott, l’Opéra Bastille, un Danois, Otto von Spreckelsen, la grande arche de La Défense, un Sino-américain, Ieoh Ming Pei, la pyramide du Louvre. Il n’y a guère que la Bibliothèque nationale qui ait été réalisée par un français, Dominique Perrault, sans oublier le ministère des Finances par Paul Chemetov et Borja Huidobro ou l’Institut du monde arabe par Jean Nouvel et Architecture Studio. L’installation d’architectes étrangers en France s’amorce ainsi au début des années 1980 avec une petite centaine d’installations par an, un chiffre qui augmente notablement à partir de 2004, année de l‘ouverture de l’Union européenne aux pays de l’Est pour atteindre 150 à 200 architectes par an. On comptait quelque 2000 architectes étrangers inscrits à l’Ordre en 2009, dont les deux-tiers européens.

De grosses ou moyennes agences européennes se sont par la suite progressivement organisées pour s’implanter durablement sur le marché français : l’équipe norvégienne Snøhetta, les Néerlandais OMA ou MVRDV, le Danois BIG, les Allemands Auer & Weber, les Japonais Kenzo Kuma, Shigheru Ban, Sou Fujimoto ou Sanaa, les Britanniques Rogers, Foster ou feu Zaha Hadid, les Italiens Renzo Piano, Massimiliano Fuksas, Secchi-Vigano ou Stefano Boeri, les Espagnols d’ARC, Jose-Luis Mateo, Carme Pinos, les Suisses Herzog et De Meuron, les Portugais Soto de Moura, Aires Mateus ou Carrilho da Graça, les Belges Art & Build ou 51N4E, les Finlandais ALA, les Autrichiens Coop Himmelblau, Dietmar Feichtinger, Baumschlager-Eberle (qui ont repris l’agence Hauvette) ou Dietrich Untertrifaller, et même les Américains Frank Gehry, SOM, KPF, Populous, et bien d’autres.

Le fait est qu’il n’y a guère aujourd’hui de concours publics de quelque importance sans qu’il n’y ait au moins une équipe étrangère retenue parmi les trois ou quatre équipes admises à concourir. Ainsi le concours lancé en 2012 par le Conseil général de la Dordogne pour le Centre de Montignac-Lascaux (dit Lascaux IV), projet de 50 millions d’euros, réunissait 4 agences, dont … 3 étrangères (Snøhetta, lauréat, Jose-Luis Mateo, Auer & Weber), seul Jean Nouvel ayant été jugé digne de concourir parmi les architectes français. De nombreux grands projets publics ont ainsi été conçus par des architectes étrangers. Mais les bâtiments plus modestes sont aussi investis par ces agences. Les marchés privés ne sont pas en reste. Bernard Arnault a choisi pour la Fondation Vuitton l’américain Frank Gehry, qui signe également la Fondation Luma en Arles, Pinault a quant à lui préféré un Japonais, Tadao Ando, pour montrer sa collection dans la Bourse du Commerce. Le journal Le Monde a confié la construction de son siège à Snøhetta. Concentration des moyens et stratégie offensive de marketing et de lobbying pour pénétrer le marché français sont aujourd’hui la règle.

 

Pyramide du Louvre, Ieoh Ming Pei

 

Certes toutes ces équipes sont particulièrement talentueuses et figurent même parmi le gratin de l’architecture mondiale. Après tout c’est le mécanisme de la libre concurrence européenne qui est à l’œuvre. Mais la réciprocité n’est pas vraie. Mis à part l’Allemagne, et encore dans une faible mesure, il est quasi impossible pour une équipe française de travailler en Europe. Règlementations tatillonnes, protection du marché, exclusion de fait des équipes étrangères dans les appels d’offre sont autant de mécanismes de protection qui ferment les marchés espagnols, hollandais, nordiques ou britanniques aux équipes d’autres nationalités. Un certain nombre d’agences françaises, bien soutenues par l’AFEX (Architectes français à l’export) travaillent certes à l’étranger et y ont même parfois des antennes. Mais ce sont essentiellement la Chine, la Russie, les pays du Golfe, le Maroc et l’Afrique qui sont les terres d’élection de ces agences, et non l’Europe. Même nos stars nationales n’ont que très peu construit en Europe : Jean Nouvel en Suisse, en Allemagne ou en Espagne, Manuelle Gautrand en Suède et aux Pays-Bas , Christian de Portzamparc en Belgique ou au Luxembourg, Dominique Perrault en Allemagne, en Espagne ou en Norvège, Brunet-Saunier en Suisse, en Finlande, en Allemagne ou en Italie, Valode et Pistre en Espagne ou en Pologne.

Les élus et particulièrement les maires sont en grande partie responsables de cet état de fait. Ils suivent l’exemple venu d’en haut, celui des grands projets parisiens des années 1980, en pensant œuvrer pour le bien de leur commune et à leur propre gloire en invitant des agences étrangères, de préférence prestigieuses, à concourir. Ce phénomène est patent pour les grandes villes mais se retrouve aussi dans les villes moyennes ou dans les instances départementales ou régionales. Le mécanisme de mise en concurrence avec rémunération à la clef instauré par le loi MOP de 1985 pour les commandes publiques a certes permis d’attirer des architectes de l’Europe entière, d’autant plus que les mises en compétition sont presque toujours suivies de réalisations effectives. Face à la crise, on trouve même en Espagne des formations spécialisée pour venir exercer en France.

 

Les architectes français en question

Cette situation a plusieurs conséquences graves. Cela prive les agences françaises de références souvent prestigieuses dont elles pourraient faire état. Cela dévalorise de fait injustement leur talent et les prive d’arguments pour exporter eux-mêmes leur savoir-faire. Le travail de conception se fait pour l’essentiel dans les pays d’origine des agences, la part d’activité en France se réduisant à la communication, au lobbying et au suivi de chantier le cas échéant. Les agences étrangères sont parfois associées à des agences françaises, mais celles-ci sont souvent réduites au rôle de facilitateur et de surveillance des travaux.

 

Place de la concorde par Jakob Hittorff, 1829, Wallraf Richartz Museum

 

L’importation de biens et de services se retrouves certes dans d’autres domaines. Par exemple l’importation de voitures allemandes, japonaises, ou, dans une moindre mesure, italiennes ou tchèques, correspond à une demande du marché en termes de prestige, de qualité, d’exotisme ou d’économie que les producteurs nationaux ne satisfont qu’en partie. Mais transposée à l’architecture, cette situation signifierait qu’on ne trouve pas en France la qualité ou les compétences qu’on serait en droit d’attendre et qu’il faut en importer pour répondre à la demande, en particulier en termes de grands projets culturels. En réalité le marché européen de l’architecture est distordu par la fermeture de fait à la concurrence étrangère de la plupart des pays. La politique de bâtiments publics, qui reste malgré tout relativement ambitieuse en France, ne s’appuie pas suffisamment sur les ressources locales en matière de conception. Il faut que les élus reviennent à de plus saines démarches et cherchent davantage à promouvoir les talents hexagonaux. L’important vivier d’architectes de qualité qui existe dans notre pays doit pouvoir être mis au service du développement des territoires et des politiques publiques en matière d’équipements. Osons un parallèle avec le rugby. Les clubs français du Top 14 dans lesquels on compte une forte proportion d’étrangers mercenaires sont parmi les meilleures d’Europe. Mais l’Équipe de France a dégringolé dans la hiérarchie mondiale parce qu’elle ne parvient plus à trouver suffisamment de jeunes talents dans son propre championnat national.

Il ne s’agit pas de se replier dans une attitude frileuse voire nationaliste et de refuser toute présence d’architectes étrangers en France, mais simplement de bien mesurer les conséquences de ces stratégies d’investissement mises en œuvre par de grosses agences, organisées et méthodiques, qui sont en train changer durablement le paysage architectural et urbanistique français et pèsent sur sa reconnaissance et sa notoriété à l’échelle mondiale. Notons aussi que dans le classement mondial des 200 meilleures écoles d’architecture (sur un total de 2122) établi par le cabinet Quacquarelli Symonds (QS), aucune école française ne figure ! [1] Cette évaluation, pourtant objectivement fausse si on connaît un tant soit peu la réalité de l’enseignement de l’architecture dans différents pays, reflète également cette dévalorisation de l’image architecturale de la France. Les architectes n’ont guère été écoutés lors du vote de la loi ELAN. Il est temps de remettre sur la table la question de la production architecturale en France et de mettre de côté les rêves universalistes de grandeur pour se réintéresser au local et à la vie quotidienne des territoires.

[1] https://www.archdaily.com/889883/the-top-200-universities-in-the-world-for-architecture-2018

 

Retrouvez la chronique de Bertrand Lemoine au sein du numéro 96 du magazine Archistorm, daté mai – juin 2019 !