Architectures de la route : une œuvre partagée

Architectures de la route

Une œuvre partagée

 

De quel domaine relève la route ? Quelles professions sa conception mobilise-t-elle ? Comment peut-on penser et théoriser cet objet a priori sans forme ? Est-il d’ailleurs concevable d’en faire l’histoire au même titre que les arts de l’édification et de l’espace ? Deux ouvrages récents montrent l’importance architecturale, urbaine et paysagère de la voie : l’un, signé Éric Alonzo, en propose une vaste fresque historique ; l’autre, édité par le Pavillon de l’Arsenal, en explore le devenir dans la métropole du Grand Paris.

 

Frederick Law Olmsted et Calvert Vaux, Plan de Central Park, 1870 (NY Public Library).

 

Dans L’Architecture de la voie. Histoire et théories, Éric Alonzo construit son propos à partir de trois paradigmes : l’édifié, le jardin et le flux. L’ambition est de couvrir un temps long (de l’Antiquité à l’an 2000), entrecoupé toutefois par un grand saut au-dessus de la période médiévale dont on aurait aimé qu’il soit davantage justifié. À l’origine est donc la voie romaine, voie pavée, dotée d’ornières, adaptée à plusieurs types de déplacements – pour ne pas dire de mobilités – et surtout ornée d’innombrables monuments funéraires, qui en font aussi un espace de recueillement et de cohésion. Le seul traité connu de l’Antiquité, Les Dix Livres d’architecture de Vitruve, passe pourtant sous silence ou presque cet aspect fondamental de la conquête du territoire. La Renaissance italienne donnera au contraire à la voie romaine toute sa place ; qu’elle soit nommée rue en ville ou route à la campagne, elle est traitée par Alberti comme un édifice public, dont l’une des fonctions est bel et bien la beauté : beauté des ornements qui scandent le parcours de la voie (portes, arcs, etc.), mais encore beauté du paysage que son tracé, droit ou sinueux, donne à observer selon de nouvelles perspectives. Andrea Palladio est par la suite le premier architecte à figurer, dans ses Quattro Libri, une voie pour elle-même, un « grand chemin pavé de pierre », avec le détail de ses matériaux et de ses fonctions. Les historiens de la voie romaine, eux, seront français : Nicolas Bergier (1622) et Henri Gautier (1693) magnifient et explicitent ce legs antique dont Piranèse confirmera à sa manière l’ancrage architectural et sa puissance d’évocation. Et ce n’est pas l’émergence d’une profession, celle des ingénieurs des Ponts et Chaussées, qui remettra en question le rôle de l’architecte dans la conception de la voirie moderne.

 

Nicolas Bergier, Perspective d’une route antique suburbaine avec ses principaux attributs, 1728.

 

Car cette dernière doit beaucoup à un autre univers : le jardin, auquel il faut bien entendu ajouter la forêt, espace de domestication et d’expérimentation à grande échelle au sein duquel le « jardinier » André Le Nôtre se révèle en précurseur de l’urbanisme. L’allée devient alors une voie particulièrement structurante, qui avec les Grand Boulevards parisiens inaugure en effet le cycle de la ville ouverte. Testés dans les jardins, des figures telles que tridents, étoiles et pattes-d’oie deviendront dans l’Europe des Lumières des espaces-types, tandis que la voie plantée prend avec Alphand et Haussmann une ampleur jamais observée. S’appuyant sur une copieuse et remarquable iconographie, Éric Alonzo consacre également de longues pages à un autre modèle, le pittoresque hérité du jardin anglais, et met en évidence la contribution du landscape gardener Humphry Repton, pourfendeur des allées rectilignes qui selon lui prennent le vent et créent des paysages uniformes. La voie sinueuse aura une belle descendance, nourrissant l’urbanisme britannique et bientôt nord-américain : « formidable stratification d’infrastructure », le Central Park de New York, signé Frederick Law Olmsted et Calvert Vaux, intègre l’héritage pittoresque pour en faire une efficace et superbe compensation à la grille de Manhattan. Avec le principe du « parkway », voie plantée destinée à sortir du parc, Olmsted et Vaux voient une nouvelle étape, qui de fait accompagnera plusieurs décennies durant la croissance des villes américaines.

 

Texte : Simon Texier

Photo de couverture : Eugène Hénard, Projet de pont en X à Paris, 1902.

Retrouvez l’intégralité de cet article dans le numéro 99 du magazine Archistorm, disponible en kiosque.