« La grande échelle »

TRIBUNE LIBRE :

Ariella Masboungi

Architecte urbaniste, précédemment inspectrice générale du développement durable au ministère du Développement durable jusqu’en juin 2016… Exerçant à présent à titre libéral, elle est détentrice d’une chaire à l’université de Bruxelles, participe à de nombreux jurys et de cercles de qualité de projets urbains en France et en Belgique, fait des conférences en France et à l’étranger. Membre du Club Ville Aménagement, elle conduit une démarche exploratoire pour faire une ville plus stimulante, prépare un nouvel ouvrage sur ville et énergie, et conduit un livre et un « Atelier projet urbain » à Berlin les 18 et 19 septembre prochain.

Image à la une : À Breda, l’eau fonde l’indentité de la ville et la philosophie de son action © D.R.

Bâtiment Debenhams © BDP & Groupe-6

Le développement durable implique la grande échelle

Le développement durable est trop souvent appréhendé thème par thème, et rarement en articulation entre les disciplines pour faire projet. L’approche durable implique de changer d’échelle et de croiser biodiversité, économies et production d’énergie, transports et mobilité, gestion des eaux, inondabilité, recul du littoral, en surfant sur toutes les innovations, dont le numérique à mettre au service de l’action urbaine, mais aussi en s’appuyant sur tous les bricolages que la société civile invente tel le covoiturage, pour progresser vers une France durable. En France, avec 36 000 communes, l’action à l’échelle intercommunale est indispensable. Heureusement, quelque chose a vraiment changé avec la création des métropoles. Elles ont aujourd’hui les moyens et les leviers pour agir. Mais que se passe-t-il dans les lieux où il n’y a pas de gouvernance politique, peu de matière grise et d’ingénierie ? L’architecte-urbaniste David Mangin affirme qu’« il faut passer du produit au projet ». En effet ! Pour donner davantage de cohérence à la ville-territoire, faite de produits (commerces, restaurants, hôtels…), s’interroger sur le projet de ville à élaborer et prendre en compte les évolutions des modes de vie s’impose. Plutôt que de condamner certaines pratiques, il faut apprendre à utiliser leur force et leur énergie pour progresser. Par exemple, lorsqu’elle constitue une frontière, une route peut toujours se muer en un axe structurant ; un centre commercial peut régénérer la ville, comme à Liverpool ou à Birmingham quand il retisse le centre urbain, au lieu de la détruire, comme en témoigne la difficulté de survie de nombre de villes petites, moyennes, voire à présent certaines grandes villes. Il faut sans cesse rechercher où se situent les bonnes dynamiques, celles qui mettent en mouvement le territoire…

Burling à Birmingham. Centre commercial d’une trentaine d’hectares qui surplombe et digère le périphérique © Jean Frebault
Le plaisir de l’urbanisme, Ariella Masboungi, Éditions Parenthèses, 2017.

Il n’est donc plus question de ne pas penser durable. Au début, ceux qui anticipaient, Philippe Madec, Françoise-Hélène Jourda, et d’autres, étaient un peu seuls. Si aujourd’hui la France est un modèle dans bien des domaines en matière d’urbanisme durable, elle pèche encore par un modèle urbain qui, malgré toutes les politiques à l’œuvre, reste marqué par un étalement urbain qui n’est pas réellement freiné et par la poursuite de la réalisation de centres commerciaux toujours plus grands, plus éloignés des villes, plus métissés de loisirs, mettant en péril les bourgs, villes moyennes, voire grandes villes, même si nombre de réalisations commerciales en centre-ville sont exemplaires. Pourtant, ce modèle semble en fin de course en Europe du Nord. Le modèle britannique, dans un pays ultra libéral, montre une direction simple et efficace de politiques publiques très puissantes induisant un aménagement commercial géré par le privé, d’une qualité remarquable. À Liverpool, l’opérateur Grosvenor a investi 1,4 milliard d’euros sur un centre commercial sublime de 17 hectares en centre-ville, organisé en rues et places, qui a réparé le centre-ville, en articulation avec l’opération Capitale de la culture en 2008. Manchester a également replacé du commerce de grande qualité en cœur de ville suite au bombardement de l’IRA. Et Birmingham a construit un centre commercial avec l’opérateur Hammerson en « avalant » le boulevard périphérique et en retricotant la ville. (…)

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