Des visionnaires pragmatiques

Texte : Judit Solt

Judit Solt, née en 1969 à Budapest, a étudié les mathématiques et la littérature comparée à l’Université de Zurich (diplôme de deuxième cycle) et est diplômée de l’EPF de Zurich en architecture. Elle est critique d’architecture indépendante depuis 1998 et publie des articles spécialisés pour des journaux, revues, livres et événements. De 2000 à 2007, elle a occupé la fonction de rédactrice responsable de la revue d’architecture Archithese. Elle a été chargée de cours de 2004 à 2007 à l’EPF de Zurich et de 2007 à 2008 à la Haute École technique et économique de Coire (HTW) pour l’architecture théorique. Elle est depuis 2007 rédactrice en chef de TEC21 – journal suisse du bâti, revue interdisciplinaire de référence en Suisse pour l’architecture, les sciences de l’ingénieur et l’environnement. Elle est membre de jurys professionnels et de commissions d’experts dans le domaine de la construction.

Image à la une : Bâtiment principal OFS / Neuchâtel. Bureaux paysagers aménagés dans l’extrémité transparente de l’édifice.

Europlatz / Maison des Religions, Berne. Espace de dialoguedont la façade intègre une sérigraphie mêlant les différents symboles religieux.

Bauart réunit deux spécificités qui paraissent a priori antinomiques : l’amour pour les visions sociétales et le pragmatisme dans ses réalisations. Cette combinaison caractérise le bureau depuis ses débuts et lui confère un rôle singulier au sein de la scène de l’architecture suisse. Il n’était pas rare, durant les années 1970, de voir les architectes prendre position de manière théorique et se mêler au débat socio-politique. Leurs projets portaient sur des questions de vie en commun, auxquelles sont venues s’ajouter progressivement, après la crise pétrolière et la fondation du Club de Rome, des thématiques relatives à l’écologie et au développement territorial. Mais il ne subsistait toutefois pas grand-chose de cet engagement critique à la fin des années 1980 et au début des années 1990 lorsque Bauart a été créé. L’attention de la profession se limitait désormais à l’esthétique de l’objet lui-même, éventuellement à sa situation urbaine immédiate. Les préoccupations des architectes ne tournaient plus autour des enjeux éthiques liés à l’acte de bâtir, mais se concentraient sur le vocabulaire formel des projets. Des notions telles que l’adéquation ou l’équité avaient certes toujours cours dans le discours architectonique, mais elles portaient davantage sur les questions de la construction et de la matérialité. L’élite suisse de l’architecture se concentrait ainsi sur son héritage constructif, se passionnait pour l’abstraction et se profilait au niveau international par des objets précieux, réduits formellement, parfaitement détaillés et soigneusement matérialisés.

Waldstadt Bremer / Berne. Vue aérienne avec la localisation du périmètre envisagé pour ce nouveau quartier entre ville et forêt.

Dans ce contexte, il n’était pas évident de poser la question de la durabilité d’un bâtiment, comme l’a fait Bauart à partir de 1990, avec notamment la construction du bâtiment de l’Office fédéral de la statistique (OFS) à Neuchâtel. À l’époque, ce sont surtout les forestiers qui faisaient référence au concept de durabilité. Les standards pour la construction respectueuse de l’environnement se limitaient à la consommation énergétique finale des maisons individuelles et la construction écologique faisait office d’action compensatoire pour ceux qui en avaient terminé depuis longtemps avec l’exigence de qualité architectonique. En tant que gagnant d’un concours d’architecture, Bauart aurait pu se contenter de construire un bel édifice. Au lieu de cela, les architectes se demandaient ce que le bâtiment pouvait offrir de plus à la collectivité [1]. Cette approche n’en était pas moins une petite révolution. Mais silencieuse dans un premier temps, comme cela se produit souvent avec Bauart. En 1998, poursuivant la dynamique induite par la réalisation de l’OFS, les architectes initièrent une discussion sur l’opportunité de prendre le développement durable comme thème fédérateur pour la régénération urbaine de l’ensemble du plateau de la gare de Neuchâtel. Il en résulta le concept Ecoparc, comprenant à la fois la mise en œuvre d’un quartier pilote en matière de durabilité et la création en 2000 d’une association pour la promotion de ces questions [2]. Ils se sont concentrés sur des thèmes tels que les réseaux énergétiques décentralisés ou les concepts de mobilité intégrée, qui constituent aujourd’hui des sujets courants de la planification urbaine alors qu’il y a vingt ans, pratiquement personne n’y faisait référence dans le cadre de réalisations concrètes. Bauart lui-même ne disposait sans doute pas encore du recul pour saisir l’impact qu’allait avoir sa démarche. Celle-ci a toutefois été mise en œuvre dès le départ au niveau des installations de chantier pour la nouvelle construction de l’OFS : l’écobilan des containers communément utilisés s’étant avéré insatisfaisant, un système de construction modulaire en bois a donc été conçu et expérimenté par Bauart. Celui-ci a ensuite été développé et utilisé depuis lors comme système modulaire pour des bâtiments scolaires [3]. Toute la phase de conception et de construction s’est ensuite poursuivie comme suit : chaque petite décision que devait prendre Bauart se faisait par le choix de la solution qui correspondait le mieux à la question initiale de l’usage sous l’angle de la collectivité. Les décisions ne se prenaient pas en fonction d’une stratégie globale de grande portée, mais selon une faisabilité définie étape par étape. Le résultat était toutefois en avance sur son temps : un bâtiment élégant et confortable, qui présentait de surcroît un concept intelligent et particulièrement novateur en matière d’énergie, de transport et de matériau [4]. (…)

[1] M. HANAK, « Ökologie als Baukultur », Archithese, 1998, 4, 34-37.
[2] Le quartier Ecoparc est présenté en pages xx-xx du présent hors-série.
[3] La démarche du bureau Bauart en matière de constructions modulaires est présentée en pages xx-xx du présent hors-série.
[4] M. JAKOB, Quartier Ecoparc – Bauart #1, Basel / Boston / Berlin, Birkhäuser, 2004.

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