ENTERTAINMENT CITY : NOUVEL ENJEU POUR L’URBANISME

Entertainment City

 La ville divertissante, nouvel enjeu pour l’urbanisme

 

La réputation d’une ville est un complexe. Sur le plan du jugement – que pense-t-on de telle ou telle ville, en bien, en mal, en neutre ? Sur le plan mémoriel – de quoi telle ou telle ville est-elle dépositaire en termes d’histoire, de patrimoine, d’événements singuliers ? Sur le plan fantasmatique – cette ville où je suis comble-t-elle mes passions, mes désirs secrets ? Autant qu’une réalité matérielle faite de résidents, de bâtiments, de circuits et d’histoires locales, une ville est cosa mentale, un être mental.

La culture urbaine, avec le temps, a vu l’être mental des cités évoluer. La ville organique traditionnellement regroupée autour du temple ou de l’hôtel de ville, croissant par cercles concentrique à partir de ce centre, disparaît. La remplace la ville version moderne, planifiée, inféodée à un concept (la rationalité, la division des lieux de vie en fonction de leur affectation, la liaison entre habitat et axes de circulation…) qui lui donne sa forme. Dernière en date, la ville postmoderne, celle de la civilisation du bien-être, du loisir et du temps libre, rebat les cartes. En ce sens, promouvoir le modèle de la « ville théâtre ».

 

Las Vegas, Etats-Unis

 

La ville idéale est un théâtre

Les situationnistes, dans les années 1950, l’assuraient : on concevrait les villes futures pour y « dériver ». La « dérive » ? Chère à Guy Debord et à ses amis, celle-ci consiste à s’emparer du territoire urbain de façon autonome, en conquérant libre de ses parcours. À quelles fins ? La découverte, le contrôle, l’aventure. Cette pulsion au libre itinéraire, à l’errance tactique a pour fondement le développement personnel d’une « psychogéographie », une géographie qui est celle du sujet d’abord avant d’être celle des cartographes ou des aménageurs. La ville ainsi comprise n’est pas qu’un territoire physique, elle est un espace psychologique dont le citadin fait ce qu’il veut. Comprendre, un exocorps que le corps du « dérivant » s’approprie à sa guise, selon son humeur et à des fins privées.

 

Taipei, Taïwan

 

Une logique de concentration

Dire que cette attente des situationnistes a été comblée serait exagéré. Plus que jamais, les parcours urbains sont devenus autoritaires – des parcours codifiés et segmentés. La piétonnisation graduelle des centres-villes, les schémas de circulation routiers en périphérie des cœurs de cité rendent ainsi difficile d’appréhender l’espace urbain en toute liberté. Sauf les praticiens du parkour, jogging clandestin dont la règle est de passer n’importe où et surtout là où il ne faudrait pas, sauf encore quelques marches urbaines « en ligne droite » parfois réalisées par les collectifs artistico-politiques dans l’optique de contester l’excessive privatisation de l’espace urbain (les activistes de Stalker et leurs Franchissements, dans les années 1990), le parcours urbain est programmé, encadré, formaté.

Cette structuration autoritaire des parcours urbains a cet avantage tactique : regrouper les citadins ou les visiteurs de passage, les concentrer dans quelques lieux choisis en général généreux en termes d’image et de réputation. Ces lieux choisis, où l’on a eu soin de chasser l’automobile, facteur majeur de gêne des flâneurs, sont en général les lieux élus du patrimoine local : grandes avenues classiques, vieilles places, ruelles héritées du passé. Bénéficiant de toutes les attentions en matière de lustrage et de propreté (le pavage y est de rigueur, contre le bitume, et l’enfouissement des fils électriques ou du téléphone, un impératif catégorique), cette zone de parcours autoritaire se distingue volontiers par la mise en valeur calculée de modèles passéistes de convivialité : petites boutiques évoquant la pharmacie de M. Homais, cafés à échelle réduite avec terrasse débordant largement sur la rue, effet de ruelle et de passage, bref, évocation de la cité à l’ancienne, une cité censément propice à la promiscuité décontractée et au mieux-être social.

Un autre avantage tactique de cette concentration de la population urbaine – du « public » urbain – est à trouver du côté du facteur Temps, qui dans ce périmètre, se dilate avec bonheur. En ces lieux animés, saturés d’activités en tous genres, à commencer par l’activité commerciale, on se surprend à lécher les vitrines, à traîner plus que de raison, on tourne en rond et on accepte de perdre du temps, plein du sentiment que le temps passé dans cet environnement sympathique (tout y semble fait pour vous) en vaut la peine. Rendez-vous, à Taipeh, sur l’immense esplanade ceinturant le mausolée de Tchang Kaï-chek. Vous vous demanderez avant trois minutes ce que vous faites là. Maintenant, posez-vous dans le vieux quartier d’Aurillac, préfecture du Cantal. Le charme en est incomparable, que distillent avec style petit marché local et échoppes où l’on vend parapluies, charcuterie fine, vins raffinés et fromages très odorants du Massif central français, le tout sur fond de petite échelle et d’animation paisible.

 

Texte : Paul Ardenne

Crédits photos : sources diverses

 

Découvrez l’intégralité de cet article dans le numéro 99 d’Archistorm, disponible dès maintenant en kiosque.