FONDATION MARTELL A COGNAC

DESIGN

LA FONDATION MARTELL A COGNAC : UN DESIGN LOCAL … A L’ÉCHELLE INTERNATIONALE

 

À Cognac, la fondation culturelle d’entreprise Martell mise sur la pluridisciplinarité des talents et soutient la création design. Celle-ci mêle de nombreux savoir-faire des matériaux nobles ou plus modestes, pour des pièces à l’essence plurielle, selon leur enjeu. Une initiative rare, portée par une fondation atypique, méritant quelques lumières…

Cela aurait pu être une énième fondation d‘entreprise pour l’art contemporain, alléchante vitrine arty d’une marque d’exception … Eh bien non ! Après avoir accompagné de nombreux projets de mécénat culturel dans les années 2000, la plus ancienne des grandes maisons de cognac, fondée par Jean Martell en 1715, créa, en 2016, sa fondation culturelle éponyme sur son site d’embouteillage de Gâtebourse, à Cognac, sur près de 5000 m². Depuis, cet « écosystème culturel et créatif » dévoile, chaque année, une nouvelle partie de son site rénové sur 5 étages, jusqu’à l’inauguration de l’ensemble, en 2021. Se révélant toujours plus au fil des ouvertures invitant architectes, designers et artistes, elle prône une vision de l’art, de la beauté et de l’objet, ancrée dans le territoire, dans une vision très globale.

Design… de savoir-faire

En 2017, elle mit en place, entre autres, sa deuxième commande éphémère, le pavillon des architectes espagnols SelgasCano, face au bâtiment de la fondation.  Aujourd’hui, elle invite des artisans-designers locaux à venir dialoguer avec cette architecture légère et ouvre également au public, le rez-de-chaussée restauré du bâti moderniste avec une installation immersive des plasticiens Adrien M & Claire B, ainsi que le bar du toit-terrasse, surplombant la ville. Sous le pimpant pavillon SelgasCano, Nathalie Viot, directrice de la fondation, a convié céramistes, verriers et vanniers, dont la jeunesse rafraichît le métier. La créatrice Manon Clouzeau a imaginé un parcours céramique à travers une présentation minimaliste de ses bols aux volumes épurés, accompagnés de textes et photographies, jonglant avec l’architecture à la forme organique. Nichées aux creux d’œuvres des vanniers Karen Gossart et Corentin Laval de l’Oseraie de l’Île, ou suspendues comme de grosses gouttes d’eau translucides à la structure pavillonnaire, les pièces en verre soufflé coloré de Laetitia Andrighetto et Jean-Charles Miot se balancent et se cachent. L’osier ? Un matériau ici sorti de son champ traditionnel, à travers les lignes très actuelles, d’inspiration scientifique, de l’installation Epiphyte, des mêmes artistes. Et à l’entrée du bâtiment dominée par la Tour de Gâtebourse, Shine a light de l’artiste protéiforme Nathalie Talec a retenu notre attention.

Balancelle par W110 © C.K. Mariot

Shine a light, l’esprit Cognac

Cet imposant luminaire au design composé de 48 pièces de céramique et verre accrochées à trois armatures métalliques circulaires accueille le visiteur. « Pour cette première commande pérenne fonctionnelle de la fondation, je me suis inspirée du lieu, de son histoire et ai mené des recherches sur les contenants de boisson, explique la plasticienne. Les vases à boire antiques m’ont immédiatement séduit par leur forme, leurs fonctionnalité et matériaux composites. » Ces nouvelles « cornes d’abondance » composent une fabuleuse allégorie baroque sur le précieux liquide, reprenant la forme des rhytons grecs comme du vocabulaire ornemental roman, plongeant le spectateur dans un monde chimérique, mi animal-mi humain. « J’ai travaillé avec le CRAFT Limoges ainsi que les verriers Andrighetto & Miot et Stéphane Pelletier, ajoute-t-elle. J’ai façonné les figurines en cire, puis ai délégué le travail du cristal à ces derniers. Cette pièce, où l’on retrouve certains de mes autoportraits et figures tutélaires, s’appréhende aussi comme une narration des débuts du cinématographe. En tournant autour, des dialogues se créent entre les divers éléments, sur les trois niveaux. » Un lustre d’apparat au design rappelant le faste et le luxe des vaisselles d’antan, enraciné dans la mémoire d’un lieu d’exception et constituant, dès l’entrée, un point focal d’envergure.

Bar Indigo, le design écolo

Mais si les étages ne sont pas encore ouverts à la visite, le mobilier écoconçu du Bar Indigo au sommet du bâtiment, invite, depuis le 15 juillet, au repos et à la dégustation, devant une vue panoramique sur les chais, la ville et alentours. « Nous souhaitions construire un lieu réfléchi, indique encore la directrice. Pour ce faire, nous avons commissionné trois designers-ébénistes, à qui nous avons lancé des défis, sous la direction de l’agence de design et d’architecture intérieure, Prémices and Co, spécialisée en économie circulaire et éco design. » Christian Thierry Drevelle, ébéniste de l’atelier éponyme cognaçais, réalisa le mobilier en bois – du chêne récupéré de la société Leroy, tonnellerie historique de la maison Martell -, en s’inspirant du jeu chinois Tangram, invitant les consommateurs à combiner un mobilier toujours différent, pour leurs consommations gourmandes. Christophe Bret créa la table ronde en bois de chêne tordu et les mange-debout. Enfin, l’atelier W110 des artisans-designers Sarah Badaud et Martin Lecomte, connu pour leurs balançoires en lattes de châtaignier cintré, au design épuré, du pavillon SelgasCano, conçut une plateforme en bois à plusieurs degrés, agrémentée de coussins dont le rembourrage composé de tongs pilées fut fabriqué par des couturières du centre local d’aide au travail.

Imposant et symbolique de l’esprit Martell à l’entrée, renouvelant les métiers d’art sous le pavillon SelgasCano, enfin ludique, dans le ton et environnemental sur le toit-terrasse, un design « dans tous ses états » s’insuffle – presque – partout à la fondation. Il se murmure également qu’une exposition sur le sujet devrait y avoir lieu dans les prochaines années… A suivre.

Bar Indigo by Martell © Nicolas Larsonneau

Questions à Nathalie Viot, directrice de la fondation d’entreprise Martell

Nathalie Viot, pourquoi promouvoir le design, ignoré par les autres fondations ?
N.V : D’une part, je me suis toujours intéressée à de nombreuses disciplines créatives.  D’autre part, je ne voulais pas perdre le public avec une énième fondation d’art contemporain. Cognac est une ville reconnue mondialement, située dans une région rurale, certes riche, mais enchâssée parmi d‘autres truffées de festivals et de centres d’art. Il fallait donc trouver un juste équilibre que je pense avoir atteint en valorisant nos savoir-faire ancestraux dans une vision mondiale.

Comment procédez-vous ?
N.V : Nous faisons appel à des artistes internationaux comme Nathalie Talec, SelgasCano, Vincent Lamouroux et d’autres, et invitons en même temps de jeunes artistes de la matière et designers, qui rayonneront encore plus à leurs côtés.

Comment définiriez-vous votre conception du design ?
N.V : 
La philosophie de Charles and Ray Eames, qui est de renouveler le design industriel en faisant une chaise belle et confortable, d’associer la beauté et l’utilitaire, sans se focaliser sur la création d’objets uniques, m’a toujours inspiré. De nos jours, de nombreux designers se revendiquent artistes, oubliant bien souvent qu’ils doivent servir l’utilisateur…

Avez-vous déjà envisagé une exposition sur le sujet ?
N.V : C’est en projet… ! Par contre, en 2019, nous ouvrons un atelier de production de 1200m², au premier étage, à des artistes et designers sélectionnés, en résidence. Tout ce qui y sera produit, sera diffusé à petite, moyenne et, on l’espère, à plus grande échelle. Nous voulons leur proposer un vrai outil de création.

Texte : Virginie Chuimer-Layen
Visuel d’illustration : A. Martell Gatebourse BD ©Philippe Caumes pour BLP Architectes

Fondation d’entreprise Martell, 16 avenue Paul Firino Martell 16100 Cognac- Ouvert du jeudi au dimanche de 12h à 19h, mercredi sur réservation – tel 06 84 12 01 47 – www.fondationdentreprise martell.com

Retrouvez l’article au sein d’archistorm #92