FRANÇOIS ROUAN, D’UN CHÂTEAU À L’AUTRE

ART ET ARCHITECTURE

REGARD TRANSVERSAL ENTRE ART ET ARCHITECTURE

 

 

Il est des moments où certaines périodes de l’histoire de l’art se trouvent revisitées. Après la récente exposition de Daniel Dezeuze au musée de Grenoble, un autre des artistes, proche du mouvement Supports-Surfaces, François Rouan (né en 1943), est mis à l’honneur au Palais de Compiègne jusqu’au 10 »septembre 2018. En accueillant en ses murs un artiste vivant, installé dans l’Oise depuis plusieurs années, le palais offre à ses visiteurs un regard inédit sur l’architecture, le décor et l’histoire des lieux.

Avec l’humilité qui sied aux protagonistes de Supports-Surfaces (1969-1972), François Rouan présente dans les salles du Palais de Compiègne ses œuvres les plus récentes. L’artiste bien connu pour ses tressages de toiles amorcés dans les années 60 définit comme ses acolytes une nouvelle façon de penser l’œuvre en réinterprétant ses composants : ses format, couleur, support, espace et (re)présentations. Le mouvement insiste sur la prééminence de l’objet-tableau sur le motif. Pour François Rouan : « la peinture véritable se révèle là où l’objet opère une résistance à livrer entièrement son image ». De fait les compositions de l’artiste se complexifient au fur et à mesure du processus créatif. Pour se réapproprier le tableau, il le « dissèque », découpe la toile originale en lamelles à recomposer (Pavane, 2018). Les titres des œuvres de Rouan désignent littéralement le processus : il s’agit d’entrecroiser, à plat, des lanières provenant de toiles peintes ou teintes, puis déchirées. Son procédé dénote l’influence marquante des papiers découpés de Matisse au service d’une théorisation de la peinture et de sa survivance.

Son œuvre à la complexité (Sardane, 2013/2016) des superpositions et l’intrication de toiles résonne particulièrement avec l’histoire de Compiègne, où les familles royales successives – de Clovis à Napoléon III – sont venues séjourner. Du temps de Napoléon III et des « Séries de Compiègne », les invités y savourent les plaisirs de la chasse et d’une existence « d’une noble simplicité » loin des contraintes de l’étiquette.

François Rouan profite de cette invitation du Palais de Compiègne pour « réfléchir sur les échanges entre le tableau et le cadre architectonique du musée ». A la majesté élégante et froide de la salle des gardes (architecte : Le Dreux de la Châtre) il répond par une intervention minimale, composée de plusieurs éléments posés tout près du sol, une suite de petites peintures intitulées Milles Antigones et « Roses de Picardie », en référence à la chanson bien connue écrite pendant la première guerre mondiale. De manière délicate, ses voiles recouvrent certaines ouvertures de salles des Grands Appartements (chambres de l’Empereur et de l’Impératrice, salon de thé de l’impératrice, salon des Dames d’honneur). « Dans les multiples pièces composant le déploiement muséal du palais, on remarque des passages, situés dans l’entrebâillement entre espaces publics et espaces privés. J’y ai fixé des écrans (des voiles textiles imprimés et semi-transparents) où sont inscrites des images fixes, mais jouant de la superposition et de la répétition, comme des ombres chinoises placées en fond de scène, un envers du décor. Les ombres de corps sont traitées et démultipliées de manière à évoquer l’entrelacement anonyme des motifs décoratifs qui règnent sur les murs et le mobilier de chacune des pièces ». François Rouan ouvre une porte dérobée avec son film « L’envers du décor ». Pour l’artiste, il s’agit d’« une suite de « tableaux-tentures » construits à partir de tournages dans les parties non visitables du palais (combles ou escaliers), et de photographies argentiques réalisées dans l’atelier. Ces superpositions renvoient au principe du tressage qui est au centre de mon travail ». Depuis sa collaboration avec les Gobelins, l’artiste opère un métissage sensuel d’images filmées aux revers de tapisseries anciennes ou sur les nappes de chaines des lissiers.

 

 

Texte : Alexandra Frau

 

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