Ingénieur, architecte : je t’aime, moi non plus ?

« Nous sommes désormais deux et, de surcroît, chacun doit être plusieurs ! »

Texte et photos : Claude Labbé

 

 « Que l’ingénieur laisse donc libre cours à son imaginaire que je respecte, mais qu’il me séduise et m’évite les recettes incontournables. Tout cela parce qu’il y a longtemps, l’ingénieur et l’architecte n’étaient qu’un ; nous sommes désormais deux et, de surcroît, chacun doit être plusieurs ! »

Ce petit mot de Patrice Novarina, architecte, fut écrit dans le cadre d’une conférence sur le thème « Imaginaire de l’ingénieur et innovation », avec Antoine Picon comme intervenant (remarquable) principal. Elle illustre assez bien l’une des questions qui se posent dans le cadre des relations entre architectes et ingénieurs. Tout le monde sait que cette distinction n’existait pas au temps d’un Filippo Brunelleschi ; d’ailleurs, la biographie du concepteur-constructeur de la coupole du Duomo de Florence le classe tantôt en « ingénieur » et tantôt en « architecte », selon l’ouvrage consulté. La distinction apparaît franchement à la fin du xXVIIe siècle avec la création des corps des écoles d’ingénieurs (Ponts et Chaussées, Mines, Polytechnique, en France, et Society of Civil Engineers en Angleterre). Le domaine des architectes est alors plutôt celui du bâtiment avec une connotation artistique et symbolique, les ingénieurs œuvrant davantage dans les infrastructures et le génie civil (mais aussi les bâtiments connexes).

Donner du sens ! Biennale Venise 2016

Il faudra revenir un jour sur les raisons de ce qui apparaît comme une « exception française »
L’évolution des techniques, tant du point de vue de leur champ de connaissances (toujours plus large) que de leur degré de complexité calculatoire et réglementaire (toujours plus élevé), a conduit au renforcement des spécialités en même temps qu’à l’éloignement des disciplines. Ce processus dichotomique s’est doublé en France d’un certain antagonisme exacerbé par des jalousies de castes, nourries elles-mêmes par une hiérarchisation absurde des enseignements avec une « voie royale » (les sciences) et le reste. Il faudra revenir un jour sur les raisons de ce qui apparaît comme une « exception française » ; moins sympathique que le prix unique du livre, la sécurité sociale ou les subventions dans les domaines culturels…

Faut-il être peintre soi-même pour ressentir toute l’émotion du reflet d’une perle dans un tableau de Vermeer ?
Mais à l’ère de la « disruption », les choses ne sont-elles pas en train de bouger très rapidement ? L’interdépendance des disciplines, la nécessité d’aborder les sujets de manière systémique et transversale, la faculté de disposer immédiatement et sans limites de la connaissance de n’importe quel champ de compétences, et la possibilité, demain, de recourir à des logiciels d’intelligence artificielle capables de se substituer à ce qui correspond aujourd’hui encore à de la valeur ajoutée, bouleversent indéniablement les statuts d’expertise. Bien sûr, il existera toujours des caciques pour prôner les vertus de l’entre-soi, en prétextant les risques de la confusion. L’argument est faible : l’abeille est-elle équivalente à la plante qu’elle pollinise ? Faut-il être peintre soi-même pour ressentir toute l’émotion du reflet d’une perle dans un tableau de Vermeer ? Encore une fois, il n’est pas question de tout mélanger, et les talents respectifs de l’architecte et de l’ingénieur ne doivent surtout pas se confondre. L’enjeu est de créer les conditions permettant un dialogue fructueux, celui-là même que Le Corbusier appelait de ses vœux dans sa fameuse phrase sur cette nouvelle profession des « constructeurs », « qui doit lier en un dialogue inlassable et fraternel l’ingénieur et l’architecte, cette main gauche et cette main droite de l’art de bâtir ». Le prétexte – mais plus encore le sens – de ce dialogue est le projet, que Frédéric Pascal, ex-président de feu le groupe SCIC, définissait ainsi : « Le projet, ce sont autant de remises en cause à tous les instants, autant de compromis entre un parti et des contraintes économiques, autant de dialogues entre les volumes, les modénatures, matériaux et couleurs d’une part, et les lois, règlements, rentabilités, concurrence, stratégies urbaines et sociales, d’autre part. » (…)

« Le projet ». Oeuvre anonyme. Guardini. Venise


Visuel à la Une
: Allégorie de l’architecture et de l’ingénierie oeuvrant ensemble (vers un avenir radieux). Pavillon russe. Biennale Venise 2016.

À lire :
Réédition
Les 101 mots de L’ingénierie
du bâtiment à l’usage de tous.
Collectif sous la direction de
Claude Labbé & Vincent Moraël
Édition Archibooks, 2017

 

Retrouvez la suite de l’article dans le numéro archiSTORM #84 !