LA CITÉ BLANCHE DE CASTILLE SE MUE EN RUE – Saint-Ouen l’Aumône

 

F(R)ACTURE URBAINE

QUAND L’ARCHITECTURE FAIT LA VILLE

 

De vrais trottoirs permettent aux résidents de se déplacer désormais en toute sécurité tout en mettant à distance des rez-de-chaussée le stationnement automobile. ©Michel Denancé, courtesy Arc.Ame

Faire contre mauvaise fortune bon cœur résume assez bien la mutation opérée en 12 ans par la Cité Blanche de Castille à Saint-Ouen l’Aumône. Bâtis en 1955 par Emmaüs sur une parcelle triangulaire ingrate, à l’épissure de deux voies ferrées, 190 logements HLM occupaient six immeubles ; l’une des deux barres est ravagée par un incendie en 2006. L’agence Arc.Ame, le bailleur social et la ville se sont accordés le temps nécessaire pour aboutir à une requalification urbaine remarquable.

 

En 1236, Blanche de Castille fonde non loin de son château de Pontoise l’abbaye royale cistercienne de Maubuisson, où elle fut inhumée. Classée Monument historique en 1947, elle héberge dorénavant un centre d’art contemporain dédié aux arts plastiques.

 

 

 

 

Requalification urbaine aux allures de phénix

Suite à l’appel de l’abbé Pierre durant l’hiver 1954, une cité Emmaüs voit le jour l’année suivante sur un « délaissé » communal à l’extrémité ouest du parc de l’abbaye. 190 familles emménagent dans quatre immeubles (R+4) et deux barres (R+5), de tailles finalement bien modestes au regard des grands ensembles qui pousseront les décennies suivantes parmi la marée de pavillons inondant la commune.

Tandis qu’une végétation dense finit par envahir les talus des deux voies ferrées qui l’étreignent, les espaces verts de la résidence finissent en déshérence comme dans nombre d’opérations HLM de banlieue. L’incivisme collectif en fera un parking gratuit à ciel ouvert ! Le ravage par les flammes d’une des barres – ainsi rendue inhabitable – parachève le délitement urbain de la cité !

Pourtant Emmaüs Habitat – son propriétaire – entrevoit, tout comme la municipalité, en ce site un terreau propice au renouveau. Les nuisances – tout particulièrement phoniques – inhérentes aux 130 rames empruntant chaque jour la fourche ferroviaire se sont considérablement atténuées : nouvelles rames et ballast plus silencieux, proximité immédiate de la gare limitant les vitesses, maturité du rideau végétal qui en ferait presque oublier les trains. Développé depuis de part et d’autre des voies ferrées, le centre ville est directement accessible aux résidents par une sente piétonne reliant deux petits tunnels qu’il suffira de sécuriser. Aux portes du parc classé de l’abbaye, la parcelle se profile désormais comme des plus « désirable » – d’autant plus pour le bailleur social qu’une étude de faisabilité de rénovation couplée à la démolition de ses deux barres (110 logements) pourrait permettre la construction de 180 logements.

Un projet partagé

Le maître d’ouvrage préfère l’appel d’offres (sur échange d’idées) au concours pour sélectionner l’équipe de maîtrise d’œuvre avec qui mener à bien – main dans la main – une opération remarquable. Son choix se porte sur l’agence Arc.Ame associée au paysagiste… Complémenterre. Depuis vingt ans Carole Vilet et Laurent Pezin veillent à réunir les compétences autour de chaque projet. Pour eux, l’urbanisme et l’architecture constituent les outils indispensables à « ré-unir » les concitoyens. Ainsi ont-ils beaucoup œuvré dans des territoires au climat délétère, à commencer par Calais.

La ville c’est de l’urbain et de l’urbanité. « Faire la ville c’est d’abord poser les voies avant de réaliser le parcellaire et de placer enfin les bâtiments. Même si l’on a fait l’inverse après-guerre ! C’est pourquoi nous avons souhaité tout d’abord qualifier les rues, c’est-à-dire les redessiner, y mettre des trottoirs, réorganiser le stationnement. »

« L’idée était même de rebaptiser la cité « rue Blanche de Castille » ! »

Préservant un maximum d’arbres existants, 150 logements seront finalement construits – en épis par rapport aux voies ferrées – le long du nouveau réseau viaire structurant. Alternant deux gabarits, ce dispositif permet de ménager des échappées visuelles. Les circulations verticales y sont optimisées : majoritairement extérieures, elles desservent en général deux plots d’habitation et l’implantation de duplex au sommet des immeubles de quatre étages dispense du recours légal à l’ascenseur (une cage y est cependant réservée pour une installation ultérieure). 13 des 31 logements séniors occupant les rez-de-chaussée peuvent accueillir des personnes à mobilité réduite, jardinet privatif compris puisque équipé par le paysagiste d’une double jardinière avec banquette adaptée au travail assis ou en fauteuil roulant.

Les façades offrent deux modénatures différentes selon qu’elles donnent sur l’espace public ou sur les jardins. Les premières alternent béton lisse blanc et béton matricé chocolat – parfois en défonce – avec balcons métalliques perforés. Cela accentue la perception fragmentée du linéaire bâti de cette « mini-opération urbaine ». Côté jardins, les garde-corps filaires verticaux des balcons en applique et des loggias mettent à distance du trafic ferroviaire les pièces à vivre sans alourdir.

 

Texte : Lionel Blaisse

Visuel à la une : Au sortir d’un des deux tunnels passant sous les voies ferrées, la résidence surgit telle une coiffe habitée couronnant un jardin aujourd’hui luxuriant que gravissent un généreux emmarchement et une sente sinueuse accessible aux PMR, poussettes et vélos.
© Michel Denancé, courtesy Arc.Ame

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