LE PLAISIR / TORO & LIAUTARD

Le Plaisir

Toro & Liautard

 

Il y a eu Le Plaisir de Max Ophüls, film sorti en 1952. Aujourd’hui, il existe une nouvelle incarnation du plaisir dans le travail créatif de l’agence Toro & Liautard, de très jeunes architectes et architectes d’intérieur d’à peine 30 ans ! Les personnages de Maupassant, mis en scène par Max Ophüls pourraient très bien s’inviter à la table des nombreux restaurants BB, Capucine, La Scène, le Printemps Haussmann, etc., que Toro & Liautard ont conçu. Tout comme nous pourrions retrouver ces personnages alanguis, sur le canapé d’une des résidences privées, par exemple l’appartement Turbigo Paris, dessinées par Toro & Liautard.

 

Restaurant La Perruche, Printemps Haussmann

 

Avec Toro & Liautard, comme dans le film Le Plaisir, la narration revêt une ampleur inattendue. Les choses banales de la vie se transforment en émotions fortes : des matières qui sollicitent tous nos sens, des couleurs dont on admire les déclinaisons, un espace scénographié terriblement séduisant. L’esthétique est riche, foisonnante, et pourtant plein d’éléments simples y sont glanés. Comme chez Max Ophüls, le conventionnel empreint de richesse matérielle côtoie la simplicité. Et sur fond cossu, c’est le dépouillement par contraste qui crée l’étonnement et provoque l’émotion.

 

Restaurant Capucines

 

Entre les murs roses de la salle de bain de Turbigo, le long rideau de douche blanc à deux pans plonge dans la baignoire « à l’ancienne » Water-Monopoly, elle posée à même le sol Terrazo fait sur mesure ! Le drapé du rideau et sa longueur font d’un élément basique du quotidien, souvent blâmé, un objet « vibratoire » qui met en scène au lieu d’appauvrir. En contrepoint du rose aussi présent au sol, le rose précieux par essence : rideau de douche, tabouret de bois massif vintage, baignoire sobre et solide posée tel un baquet, ramènent au rituel simple du quotidien qu’est la toilette !

 

Restaurant La Scène

 

Dans le même appartement, la symbolique prend de l’ampleur suivant la nature des pièces. L’une des chambres à coucher décline des teintes entre beiges et rosés, et au-dessus de la tête de lit, est accrochée l’œuvre allégorique Vanitas de la Manufacture de l’Empan (huile sur toile, 100 x 162 cm) : au cœur d’un enchevêtrement d’hommes nus et musclés « en bataille » de toutes sortes, prennent place, hiératiques, une mère et son enfant enveloppés dans une longue et pudique chemise blanche.

 

Restaurant BB

 

Dans le couloir, un jeu de voûte et de contre-voûte, des poignées de placard en tiges brutes de métal, semblant avoir poussé à la base des portes, font de cette zone de passage, à laquelle on ne prête d’ordinaire que de peu d’attention, un espace de qualité en harmonie avec tout l’appartement. Le clou : le marbre italien du plan de travail de la cuisine, provenant d’une brèche très rare aux veines tourmentées vertes et roses, et si finement photographié avec des artichauts dans les mêmes teintes, dans une corbeille de céramique teintée lie de vin et vernie… comme pour nous rappeler que la plus simple des nourritures terrestres, si éphémère soit-elle, mérite d’être observée, tant elle est belle ! Et qu’elle peut elle-même renvoyer à la beauté pérenne de la pierre que tant de milliers d’années ont façonnée.

 

Restaurant La Perruche, Printemps Haussmann

 

Les restaurants reprennent ce leitmotiv d’aménagement en dichotomie, entre luxe et sobriété. À la Perruche Printemps Haussmann Paris : briques sobres moulées à la main au sol et richesse du plafond à caisson. À La Scène Paris : du tissu des fauteuils « de jardin » dont le motif donne « le ton » et qui renvoie jusqu’aux galuchats des couteaux, jusqu’aux coffrages lumineux des faux plafonds se prolongeant eux-mêmes en lambris de bois. Au restaurant BB (Paris) : corniches et kitch rivalisent, tandis que l’esprit tonnelle calme le jeu. Le Grand Café Capucine : son histoire, son alchimie matières, couleurs, objets avec la richesse des plafonds, des sols, les tissus, un imprimé (Budapest de chez Pierre Frey), le rouge vif, le vert canard, le bleu électrique, une déclinaison que l’on imagine infinie, mais qui pourtant, n’est pas à la portée de tous les créateurs.

 

Texte : Anne-Charlotte Depondt

Photo de couverture : Appartement Turbigo

Retrouvez l’intégralité de cet article dans le numéro 101 du magazine Archistorm, disponible en kiosque.