ANTOINE PICON : LA MATÉRIALITÉ DE L’ARCHITECTURE

TRIBUNE LIBRE

ESPACE DÉDIÉ AUX IDÉES, À L’OPINION DES ACTEURS DE L’ARCHITECTURE

 

Le terme matérialité revient fréquemment aujourd’hui s’agissant d’architecture, comme pour exorciser définitivement les craintes d’un saut dans l’abstraction de la discipline qu’avaient fait naître les premiers développements du numérique. Mais qu’entend-on exactement par matérialité ? La tentation est grande de considérer la notion comme allant de soi. Ne renvoie-t-elle pas à tous ces objets et ces phénomènes qui tombent immédiatement sous le sens, qu’on peut à la limite toucher comme le sol ou les murs d’une pièce ?

 

Il est bon de réaliser que la matérialité n’est pas la matière, qu’elle correspond au rapport que nous établissons avec une partie de notre environnement dont la présence nous semble évidente. Dire de quelque chose qu’elle est matérielle, par opposition à une autre chose qui serait de nature plus immatérielle, revient à qualifier la relation que nous entretenons avec elle.

La gamme des objets et des phénomènes considérés comme matériels a varié au fil des époques, et cela en fonction de nos instruments et de nos machines, de nos savoirs et de nos croyances. Au sein de nos sociétés hautement mécanisées, la vitesse et l’accélération possèdent par exemple un caractère beaucoup plus tangible qu’à l’époque préindustrielle. Les fantômes que de nombreux adeptes du spiritisme croyaient pouvoir photographier au XIXe siècle ont perdu en revanche aujourd’hui le caractère matériel qu’on leur prêtait volontiers. En architecture aussi, la gamme des objets et des phénomènes tangibles évolue, même si elle comprend depuis toujours les masses bâties. Avec le développement de la sensibilité environnementale, elle pourrait bien inclure dans un avenir proche les degrés d’humidité et les gradients de température, ainsi que Philippe Rahm en fait l’hypothèse. Avant lui, l’historien Reyner Banham avait déjà noté le caractère de plus en plus tangible de ce qu’il appelait « l’environnement bien tempéré ».

©CCA

 

À côté de l’étendue des choses considérées comme matérielles, il faut faire intervenir la façon dont elles sont perçues. Certains matériaux jugés autrefois précieux ont perdu ce caractère. Des performances structurelles qui semblaient faire reculer les frontières de la matérialité sont devenues à présent banales. Avec le numérique, nous sommes en train de devenir de plus en plus sensibles à certains effets de luminosité et de texture que les outils graphiques traditionnels ne permettaient pas de maîtriser.

La façon dont nous envisageons la matérialité de ce qui nous entoure nous dit quelque chose de nous-mêmes, comme si nous nous constituions en tant que sujets au fil de nos rencontres plus ou moins tâtonnantes avec les choses qui possèdent un caractère tangible. Il n’est peut-être pas d’allégorie plus frappante de ce double processus d’exploration des choses tangibles et de découverte de nous-mêmes que la fiction qu’imagine le philosophe Etienne Bonnot de Condillac, chef de file de l’école sensualiste française des Lumières, dans son Traité des sensations de 1754. Celle-ci met en scène une statue dotée d’intelligence mais privée de la faculté de sentir. En lui conférant successivement l’odorat, l’ouïe, le goût, la vue et enfin le toucher, le philosophe décrit son éveil progressif au monde des sensations et des idées. Chaque sens apporte son lot de découvertes, mais le véritable basculement s’opère lorsque la statue acquiert le toucher, qu’elle découvre l’existence d’obstacles extérieurs qui lui résistent et qu’elle réalise en même temps qu’elle possède un corps en interaction avec eux. L’inertie et l’impénétrabilité de la matière la fait enfin accéder à la pleine conscience de soi comme sujet à la fois relié au monde et distinct de lui.

 

Visuel à la une : © Philippe Rahm, Appartement convectifs, Hambourg, 2010

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