PHILIPPE RAHM, COOL ATMOSPHÉRIQUE

ARCHITECTURE ET MUSIQUE

ESQUISSE D’UNE PROMENADE SONORE

 

Le travail de Philippe Rahm est fluide, à la fois atmosphérique et scientifique. Il questionne l’invisible, se glisse dans des espaces aux ambiances étranges où les sons et les climats décrivent une recherche transversale dans laquelle les esprits de l’air, de l’eau et des ondes se répondent.

 

Si, paradoxalement pour cet architecte Suisse le vide est plein, c’est bien que « le plein est secondaire, le vide est l’essentiel. L’espace n’est jamais vide, il a une densité comme l’eau peut avoir la sienne ». Il se plait à disséquer en strates les éléments qui constitueront un espace architectural. Son attention portée au vide le pousse à l’éprouver, à le matérialiser sous la forme dure d’une pression remplie de fluides et de flux ; tissage de mouvements électromagnétiques, d’ondes et de particules. Le son est l’un des composants qui qualifie son espace. Comme l’air est composé d’azote et d’oxygène, comme la lumière impacte le système hormonal qui sécrète la mélatonine, le son a aussi sa propre composition que Philippe Rahm façonne à force d’infrason et d’ultrason, de fréquences aux vibrations et intensités variables.

 

 

Le concept du  gesamtkunstwerk  (art total) est lisible dans son parcours, jalonné d’expériences et de collaborations qui tissent un réseau en rhizomes entre corps, paysage, architecture et environnement. Inspiré par « Atmosphère » du compositeur de György Ligeti, Rahm fabrique des pièces immersives dans lesquelles il éprouve le matériau sonore devenant le sujet même de micro-polyphonies. Il approche l’architecture par la dissociation, il en dissèque les concepts pour les recomposer selon son propre mode comme Mallarmé décompose les phrases qu’il réécrit à la seule musicalité des mots. Philippe Rahm déconstruit l’atmosphère puis en propose une synthèse nouvelle « au sens de synthétique, où on enlève ce qui ne sert plus à rien, en retirant les agrégats sans usages », alors il intervient comme Tristan Murail compose et définit sa musique spectrale « la révolution se situe là, dans ce basculement de la conception de l’écoute, qui a permis d’entrer dans la profondeur du son, de sculpter vraiment la matière sonore, au lieu d’empiler des briques en couches successives ».

 

Comme un souffle gonfle un ballon ou comme un sculpteur façonne la matière, il envisage certains espaces architecturaux à partir du son, il travaille l’air et la respiration dans leur dimension biologique. Sa pièce « Espace pulmonaire » au Barbican de Londres, rappelle celle de Steve Reich « Music for 18 musicians » qui faisait jouer les musiciens en fonction du souffle de l’air contenu dans chaque instrument. Il a conçut des espaces sonore : un projet composé pour mettre en résonnance la structure d’un édifice, comme « Anarchitektur », pensée avec le musicien Blixa Bargeld qui devait faire vibrer un bâtiment industriel par des fréquences qui modifie la descente des charges, ou bien avec le groupe Air à la Biennale de Venise, où on ressentait la musique par la pression sensible des infrabasses, littéralement composée pour le squelette.

 

Playlist Philippe Rahm

György Ligeti : Atmospheres

Hugues Dufourt : Les Météores & Les Hivers

Costin Mieranu : Musique climatique

Gérard Grisey : Partiels

Anton Webern : opus 5 n°2

Tristan Murail : Désintegrations

Claude Debussy : Cloches à travers les feuilles

Arnold Schoenberg : Farben op.16 n°3

Kaija Saariaho : L’Amour de loin

O (Olivier Marguerit) : Le froid

 

 

Texte : Marie-Jeanne Hoffner et Nicolas Karmochkine

Visuel à la une : ©Niklaus Strauss et Philippe Rahm

 

Retrouvez cet article au sein d’ArchiSTORM #90