L’HÔTEL DES BERGES À ILLHAEUSERN

RÉALISATION

PATRICK JOUIN ET SANJIT MANKU, ASSOCIÉS À SILVIO RAUSEO

 

À la campagne, les tables des chefs cuisiniers sont parfois presque aussi étoilées que les cieux. Comment ces dieux des fourneaux – nourris par la tradition de leur art qu’ils ne cessent de réinventer – transposent-ils leur univers gastronomique dans leur(s) hôtel(s) ? À Illhaeusern, la famille Haeberlin-Baumann fait grandir son établissement et ce village alsacien de 700 âmes depuis cinq générations. Patrick Jouin et Sanjit Manku, associés à Silvio Rauseo, ont rénové l’Auberge de l’Ill en 2007 et viennent d’agrandir l’Hôtel des Berges, créé en 1992.

 

« Onze chambres y trouvent donc place dans une architecture menuisée inspirée des fumoirs à tabac environnants, plus une au bord de la rivière dans une cabane de pêcheur. »

Bombardée en 1945, la modeste auberge de campagne l’Arbre Vert fondée en 1882 sur les bords de l’Ill par Frédéric et Frédérique Haeberlin devient en 1950 l’Auberge de l’Ill, rebâtie par leurs petits-fils Paul et Jean-Pierre. Fils spirituel et élève d’Edouard Weber, cuisinier du tsar, Paul obtient sa 3e étoile dès 1967, jamais perdue depuis. En 1976, son fils Marc – formé chez Troisgros, Lasserre, Bocuse, Gietz et Lenôtre – le rejoint en cuisine, sa sœur Danielle dirige avec son oncle la salle. Marco Baumann, chef à Los Angeles et époux de cette dernière, rallie le clan. En 1992, il propose d’ouvrir un hôtel sur la parcelle voisine, paysagée en son temps par l’oncle Jean-Pierre. Onze chambres y trouvent donc place dans une architecture menuisée inspirée des fumoirs à tabac environnants, plus une au bord de la rivière dans une cabane de pêcheur. Aspirant en 2007 à rénover les 350 m2 de salles de l’auberge, Marc et Danielle font appel à Patrick Jouin et Sanjit Manku. En écho aux poissons de rivière et gibier figurant à la carte, ils tapissent les sols d’une moquette camouflage aux allures de marais que séquencent des paravents lumineux de joncs en cristal. Quand la famille ouvre une brasserie dans les Haras de Strasbourg, c’est la même agence qui la conçoit… et quel décor !

Mens sana in corpore sano

Mettant déjà à disposition le gîte et le couvert, que pouvait offrir d’autre à ses hôtes cette délicieuse destination pour parfaire le détour ? Pour les familles Haeberlin et Baumann, la cuisine et l’hospitalité sont un sacerdoce et elles attachent à ce titre de l’importance aux rituels (lieux compris) – Danielle ne fut-elle pas tentée par des études de théologie ? Alors, pourquoi ne pas adjoindre à l’hôtel un spa holistique, complété par quelques suites, où les gastronomes pourraient stimuler d’autres sens en plus des papilles, un peu dans l’esprit des bains romains, si présents en Alsace ? Sur les conseils de Patrick et Sanjit, à nouveau sollicités, le couple de commanditaires va découvrir d’autres cultures mystiques de l’eau et de la nature (quakers aux USA, onsens japonais et coréens). « Une parenthèse dans le temps suspendu » tiendra lieu de dessein aux concepteurs.

Une grange contemporaine épurée va ainsi sortir de terre. Sa charpente « boiteuse » en chêne massif repose asymétriquement sur le volume de béton brut abritant à l’arrière services et circulations et sur des butées minérales côté solarium et piscine extérieure aux échelles encastrées dans la paroi de sa suave cuve inox. Une fois franchi le hall – partagé avec le nouvel hébergement de l’étage –, le rez-de-chaussée héberge les 800 m2 du Spa des Saules. Des voiles de béton brut impeccablement coulés sur place (banche neuve pour chacun), rideaux et claustras menuisés scénographient l’enfilade enchaînant vestiaires, services, attente avec rocher chauffant en béton moulé ménageant deux couchages, salles de soins, bains (13 °C et 38 °C) que cadrent alcôves de repos, spa, hammam et jacuzzi (sous appentis ajouré).

Cinq suites de 40 m2 suivies d’un espace de méditation se déploient sous la charpente en cathédrale de l’étage (7 m sous plafond). Monolithe de pierre noire de la salle de bains, paravent géant épousant le couchage king size, intégrant dos à dos chevets, commode et porte-bagages et s’ajourant à ses extrémités en deux luminaires translucides. Toute la technologie est ici invisible pour ne pas perturber la sérénité des lieux panoramiquement ouverts sur la nature !

Fiche technique :
Maître d’ouvrage : Marco & Danielle Baumann
Maître d’œuvre : Patrick Jouin & Sanjit Manku, Atelier Rauseo
Entreprises :

Gros-œuvre, Armindo
Charpente et couverture, Creacharpente
Revêtements pierre, Gervasi Frères
Plâtrerie, Werey Stenger
Chauffage et climatisation, Naegelen
Menuiserie intérieure et agencement, Atelier des Ménétriers, Les Creagenceurs
Piscine inox, Inoxxia
Pierre chaude sculptée : Atelier Deshommes
Sanitaires, Toto
Balnéothérapie, Klafs (sauna, hammam)
Mobilier, sur mesure
Sièges, Ester (Pedrali), Kate (Fermob)
Surface : 1 280 m²
Coût : NC

 

Texte : Lionel Blaisse
Visuels : © Jouin-Manku et Nicolas Matheus

Découvrez l’intégralité de l’article dans le numéro ArchiSTORM #82 !