Stephan Zaubitzer, Cinémas du monde

 

PORTFOLIO

IMAGE ET PAROLE D’UN PHOTOGRAPHE D’ARCHITECTURE

 

 

Ce n’est pas ici œuvre d’accumulation dont il s’agit, mais tout travail, même documentaire, exclut-il toute obsession ? Chargé d’une chambre photographique, Stephan Zaubitzer arpente le monde et ses villes, à la recherche d’un même lieu : « La chambre focalise beaucoup plus l’attention sur l’image. En faisant ce choix mon idée c’était de rendre hommage et justice à la salle de cinéma – y compris par la création d’un cérémonial celui qui implique d’installer et de déployer ce lourd matériel. »

Les cinémas donc. Du Maroc, de Californie, du Liban, d’Inde, d’Égypte, du Brésil, de République Tchèque, de Londres, du Burkina, et même de Seine Saint-Denis. Des architectures flamboyantes, des vastes salles intérieures… Parfois, le lieu de projection entraîne le regard du spectateur vers ses écrans vierges, d’autre fois c’est à ce dernier à chercher dans l’image les indices d’un cinéma au travers de ses vestiges. Stephan Zaubitzer fixe les dernières esquisses, et le cinéma devient l’image d’un palimpseste de mondes disparus.

Les extérieurs sont posés dans leur contexte urbain, on retrouve l’identité des villes, les abords du lieu. Car les cinémas sont des points de rencontres, ils occupent dans nos vies et représentent un espace de sociabilités, autant que de culture. Nous sommes ainsi des inconnus plus ou moins nombreux à regarder, pendant plusieurs heures parfois, dans la même direction, à ressentir ensemble des émotions. Nous sommes déjà entrés : pour les intérieurs, on ne peut ignorer ce jeu de cadre, l’écran éteint, blanc, dans celui de l’œilleton, de la prise de vue. On parcourt des typologies de salles, en plein air, spectaculaires, délabrées ou encore de fortune, comme s’il y avait urgence, même dans les pays les plus pauvres à voir un film.

Lino Scala, Brno, République Tchèque

Dans le film Sarajevo Film Festival Film de Johan Van der Keuken, alors que la ville est assiégée, adultes et enfants abattus au hasard, nombre d’habitants se pressent au cinéma. Marijela, étudiante en architecture, assiste à toutes les projections. Dans son témoignage, elle rapproche le cinéma et les histoires – documentaires ou fictionnelles – qu’elle regarde de leurs conditions de vie. Pour elle, même les fictions les plus tragiques sont parfois éloignées de la réalité. Et dans la salle noire, alors elle peut se laisser aller à pleurer ou rire, alors que fasse au réel elle doit se montrer courageuse. Catharsis, exutoire. Dans les moments difficiles, malgré le manque d’eau, de nourriture et la mort, notre besoin se porte vers l’art, la création. Aller au cinéma, pour se retrouver, pour partager des idées et des émotions.

Et si « la photographie, c’est la véritéet le cinéma, c’est vingt-quatre fois la vérité par seconde… »[1] c’est en plus un espace complexe et propre à son art qui est lui-même.

Biographie
Stephan Zaubitzer est photographe depuis 1991. Lauréat du World Press Photo 2004, nominé au prix Roger Pic de la SCAM pour son travail sur les salles de cinéma du monde, travail régulièrement exposé en France et dans le monde. Il est représenté par la Galerie Cinéma à Paris. En 2017 Il expose dans le cadre de la Biennale des photographes du Monde arabe contemporain, à l’Institut du Monde Arabe (Paris) et en 2018 à la Fondation Boghossian-Villa Empain à Bruxelles.

À lire : CinéMaroc, éditions de l’œil, 2015

www.stephanzaubitzer.com

[1] Jean-Luc Godard

Visuel à la une : ©D.R.

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