Tour Panache, à Grenoble

RÉALISATION

Maison Édouard François 

 

Texte : Tristan Cuisinier  

Photos : Luc Boegly et Sergio Grazia

 

Les architectes partagent tous le même constat : la superficie des logements se réduit comme peau de chagrin. Certains d’entre eux, comme Lacaton & Vassal et Bartolo Villemard, tentent de compenser cette diminution de la surface habitable en créant des surfaces annexes, utilisables comme des petites pièces à vivre (jardins d’hiver, etc.). À Grenoble, dans le secteur Cambridge de la ZAC Presqu’île, Édouard François franchit encore une étape en proposant des terrasses déportées en toiture d’environ 35 m2, avec cuisine et W.C. De l’invention d’un nouveau lot de copropriété.

 

 

« Les logements que nous faisons aujourd’hui sont absurdes. Ils sont tellement petits qu’il est impossible d’y recevoir sans dévoiler son intimité, explique l’architecte Édouard François. J’ai eu la chance de vivre dans un appartement de 220 m2 dans l’immeuble de Jean Dubuisson à Montparnasse, depuis lequel nous accédions sans autorisation à la toiture-terrasse pour y faire la fête, et j’ai beaucoup réfléchi à cette question. En détachant la terrasse du logement, on protège complètement l’intimité des habitants. On arrive au quinzième étage pour le barbecue, on sonne : kitchenette, frigo, lave-vaisselle, toilettes… Il y a tout le confort là-haut. De cette distance naît une taille autre du logement. À l’image de ce que produit un pavillon de thé dans le parc d’un château. »

 

 

Cette vision domaniale de l’habitat est complétée par une vision égalitaire du partage de l’espace. L’architecte a convaincu le promoteur (Altarea Cogedim) de vendre les terrasses les plus belles avec les appartements les moins bien dotés. L’idée est de ne proposer aucun bien sans qualité. Les terrasses les plus hautes et orientées au sud ont été prioritairement attribuées aux appartements nord des étages les moins élevés. « Les premiers seront les derniers ! » s’amuse, émerillonné, le maître d’œuvre.

 

Équipées d’un robinet de puisage et localement capables de supporter le poids d’un sauna, les trente-deux terrasses de la tour Panache sont superposées en quinconce, afin que chacune d’elles bénéficie d’une double hauteur et d’un meilleur ensoleillement. L’effort financier consenti par le promoteur pour construire les surfaces annexes du projet est à pondérer par l’absence de balcons et loggias dans le prolongement des logements. « Il s’agit d’un immeuble très rationnel, sans rupteurs de ponts thermiques, explique Édouard François. Gaines, poteaux des terrasses sur les murs des niveaux inférieurs : tout se plombe dans ce bâtiment. » Et Gérald Sellier, chef de projet et directeur de l’agence, de souligner la rigueur des plans et de la structure, garantie par une sismicité en zone 4 : des voiles de béton en façade et un noyau central qui distribue des appartements d’angle. Idéalement situés aux quatre coins de la tour, les séjours jouissent ainsi de baies vitrées en encoignure (avec double coulissant) qui permettent aux habitants de mieux se projeter dans le paysage grenoblois, dominé par les massifs de Belledonne, de la Chartreuse et du Vercors. Petit détail d’importance : tous les paliers d’étage accueillent des locaux de stockage (à l’usage de cave à vin, remisage de matériel de ski, etc.), qui, bien que détachés physiquement des appartements, constituent des parties privatives qui en dépendent. Pour gagner toujours plus de territoire, offrir toujours plus grand, sans déroger aux standards de surfaces habitables du maître d’ouvrage…

 

 

LES MOTS DE L’ARCHITECTE

à Édouard François

 

Aussi riche soit-elle, l’idée de la hauteur pour tous grâce aux terrasses de la coiffe du bâtiment admet certaines limites. Il n’y a que 32 terrasses pour 42 appartements, par exemple. Comment l’attribution des terrasses les plus hautes aux logements les plus bas était-elle garantie ?

Nous nous sommes battus pour qu’il en soit ainsi. Le promoteur était d’accord et a été très fair-play. Il a bien compris l’intérêt de respecter ce principe d’attribution en termes de valorisation des appartements. Cela montre que le concept marchait aussi du point de vue de la commercialisation. Mais il est évident que nous n’avions pas la main sur chaque transaction et sur les exceptions à la règle. Ce projet est la mise en application d’un concept fort que nous avions formulé depuis longtemps dans l’atelier. Il crée un précédent qui alimente notre réflexion et nous permet d’aller plus loin sur d’autres opérations. À Asnières, nous travaillons sur le même principe, mais les terrasses y sont constructibles par les habitants, sous réserve qu’ils respectent une marge de retrait d’un mètre par rapport aux façades. Les appartements et les terrasses sont dissociables et peuvent être vendus séparément. C’est la favelisation chic du logement ! Rien de cela n’aurait été possible sans l’exemple de Grenoble.

 

Vous évoquez également de l’idée de « façades fusibles ». De quoi s’agit-il ?

Avant de me désister pour raisons personnelles, je prévoyais d’acheter un logement dans la tour Panache. Je me suis demandé quel architecte imbécile avait pu mettre aussi peu de baies vitrées ! C’était lamentable. J’ai donc modifié les plans et agrandi les fenêtres du bien qui m’était destiné. La question qui en découle est très judéo-chrétienne. Comment pouvais-je m’octroyer ce droit dont les autres étaient privés ? La réponse est primitive : ce que je faisais pour moi-même devait pouvoir être généralisé partout. D’où l’invention de la « façade fusible ». Actuellement, nous sortons une nouvelle génération de bâtiments dont les façades sont modifiables par les acquéreurs. Le gros œuvre est pensé de manière à ce que l’on puisse y insérer les plus grandes fenêtres possible. A contrario, l’offre de base du promoteur comporte la plus petite surface vitrée autorisée par la réglementation. C’est extrêmement économique pour le promoteur, mais quelle révolution pour l’acquéreur ! Au moment d’acheter ou à tout moment de la vie du bâtiment, il peut modifier le nombre et la dimension des vitrages de ses pièces. Les architectes ne savent ni dessiner les façades ni positionner les fenêtres. On se retrouve dans des situations aberrantes, avec l’impossibilité de placer convenablement un lit ou une armoire, pour des questions de symétrie de façade ou je ne sais quelle ânerie. Pourquoi embêter les gens avec ça ?

 

Comment réglez-vous les problèmes de permis de construire et d’accords de copropriété avec ces enveloppes évolutives ?

La variabilité des façades est clairement énoncée dans les permis que nous déposons. Bordeaux, Asnières et Toulouse sont d’accord. Il n’y a aucune raison pour qu’elles s’opposent aux permis modificatifs des habitants demandeurs. Ces villes savent que l’on ne sait pas ! Elles savent que nous ne savons pas à quoi ressembleront exactement les façades des bâtiments. Il est également écrit dans les règlements de copropriété que les façades font partie des options acquéreurs. Bref, que les habitants font ce qu’ils veulent, à quelques détails près. À Bordeaux, dans la ZAC Brazza, nous sommes allés très loin en imaginant les logements comme de simples « volumes capables ». Les gens achètent des volumes traversants dans lesquels il n’y a rien dedans. Ils peuvent réaliser des mezzanines, mettre le nombre de chambres qu’ils souhaitent, choisir la disposition des pièces qui leur conviendra le mieux et composer leur façade.

 

À l’instar de ce que connaissent certains pays d’Europe du Nord ?

Je ne sais pas si ces pays vont jusqu’à rendre les façades des logements personnalisables… À Bordeaux, les seules obligations sont de respecter les normes [thermique, etc.] et d’utiliser du bois non traité, de type mélèze. Nous avons réalisé un catalogue non coercitif de propositions de garde-corps, dans lequel on trouve toutes sortes de modèles, en bois tourné par exemple. Une sorte de pousse-au-crime pour que les acquéreurs soient parfaitement détendus ! Et une manière de montrer que le choix client est souverain, sans restriction ni visa d’architecte. Le bâtiment va sortir à 700 €/m2. À ce prix-là, les logements sont vides et ne comportent qu’une seule porte-fenêtre en guise d’ouverture [le minimum imposé par la norme pour un studio], mais les gens savent très bien se débrouiller à moindres frais, sans honoraires de maîtrise d’œuvre ni marge de promoteur.

 

Vous travaillez surtout avec des maîtres d’ouvrage privés. Sont-ils plus réceptifs à vos concepts que les organismes publics ?

Je ne sais pas si tous les projets que nous développons sont adaptés aux bailleurs sociaux. Ceux-ci ont de moins en moins d’argent et c’est le privé qui reprend le flambeau. D’une manière générale, il faut toucher la question du sens. Tout ce que je vous ai raconté sur la hauteur pour tous et le logement trop petit a du sens. Les promoteurs sont sensibles à cela. Qu’ils fassent ou non le projet est un autre sujet. Nous avons la chance de travailler principalement avec des promoteurs propriétaires de leur boîte. C’est le cas d’Alain Taravella pour la Cogedim. Lorsqu’il prend le risque de nous suivre pour réaliser la tour Panache, il n’y a personne au-dessus de lui pour lui reprocher quoi que ce soit s’il boit le bouillon.

 

L’amphithéâtre de 80 places de votre agence sert de salle d’exposition des maquettes, mais aussi de lieu d’échange lors d’ateliers pluridisciplinaires. Vous y avez développé les principes de « l’internet des plantes » et de « la pierre pliée ». Expliquez-nous.

« L’internet des plantes » est une nouvelle technique de végétalisation qui consiste à interconnecter les plantes entre elles par greffage. On met toutes les plantes en réseau ! C’est un truc de fou. Cela permet de transférer l’énergie des plantes les plus fortes vers les plantes les plus faibles pour obtenir des façades nord aussi belles que les façades sud. La « pierre pliée » est un nouveau matériau que nous développons sous ATEx. Elle est issue de notre réflexion sur l’ère de la métropolisation. Selon les démographes, environ onze millions de personnes vont s’installer dans les métropoles d’ici dix à quinze ans. Six millions et demie d’entre elles viendront de villes intermédiaires. Finis les Montargis, les Senlis et les Libourne… La désertification va être violente. Cela implique de repenser de façon sérieuse ce que doit être une métropole. D’après nous, il ne peut pas y avoir de projet métropolitain sans réseau de mobilité efficace, sans hypermixité, sans densité-hauteur ni matérialité propre à la ville. Or, la matérialité de la ville, c’est la pierre ! Les gens vont quitter des localités avec une église du XIIe siècle, une place, une architecture ancienne… Nous ne pouvons pas leur vendre la banlieue ! Depuis l’antiquité, les bâtiments sont habillés d’une pierre mince, qui n’est pas un matériau cher. La principale difficulté consiste à traiter correctement les angles. Il faut arriver à passer les virages sans y mettre des pierres massives « bodybuildées » ou d’horribles assemblages. L’idée est de réaliser une pierre pliée mécaniquement en feuilletant le matériau comme un contreplaqué. Nous y sommes arrivés pour un angle arrondi et nous sommes en train d’y parvenir pour un angle droit. Les premiers bâtiments à bénéficier de cette technique seront ceux de Bordeaux-Saint-Jean et du quartier du Ray, à Nice. Aujourd’hui, tout est collé, tout est siliconé, tout sonne creux dans le bâtiment. C’est affreux. On n’est jamais allé aussi loin dans la malbouffe et le mal-construit. Il faut de nouveau s’intéresser à l’histoire, aux ouvrages scellés.

 

 

Maître d’ouvrage  Altarea Cogedim

Maître d’œuvre  Maison Édouard François (architecte de conception), Aktis (architecte local d’opération)

BET structure CTG

BET structure des terrasses Verdier

BET fluides, environnement Nicolas Ingénierie

BET géotechnique Kaema

VRD Sintégra

Économiste Éditec

Bureau de contrôle et SPS Socotec

SHAB: 2 730 m2

Coût: 5,3 M€

 

Découvrez l’intégralité de l’article sur la réalisation de la tour Panache au sein du numéro 96 d’Archistorm, daté mai – juin 2019 !