Tour Ycone à Lyon, par les Ateliers Jean Nouvel

RÉALISATION

Tour Ycone, Lyon par les Ateliers Jean Nouvel 

 

Texte :  Gabriel Erhet

Photos : Thierry Mercadal, Guillaume Perret, Cécile Morel Journel

 

Au cœur de Lyon règne la dualité. Le fluvial s’y confronte au collinaire, et l’un comme l’autre ont à leur tour deux visages : l’eau, ce sont le Rhône impétueux et la Saône alanguie, à ce duo répondant celui des collines, Fourvière face à la Croix-Rousse. Ycone aussi allie développement vertical et teintes d’eau, à côté des bleus d’azur ou des ocres empruntés au Vieux-Lyon Renaissance. En brûlant les étapes, déjà l’on remarque deux autres points, que Jean Nouvel ne dit pas, mais qui renforcent l’accroche de son bâtiment au site lyonnais. Voyez : du Rhône et de la Saône tout proches, Ycone n’a pas seulement les touches bleu acier ou vert d’eau, mais aussi les alternances de reflets, de transparences et de matités, car les vitrages formant sa seconde peau prennent différemment la lumière selon qu’ils sont clairs, texturés, ou bien clairs avec couche extérieure réfléchissante. Quant à sa verticalité, elle n’est pas celle d’un gratte-ciel effilé mais bien celle, trapue, d’une colline. Parmi les 92 appartements, certains en effet s’étendent sur plus de 210 mètres carrés, les logements sociaux allant jusqu’au T5, et les logements les moins vastes ont été groupés jusqu’à huit par étage. De la sorte, l’ensemble n’atteint pas 50 mètres de haut au dernier plancher, seuil de la lourde réglementation des IGH.

 

Rhône et Saône coulent de part et d’autre d’Ycone, ils se marient un kilomètre plus au sud. L’immeuble se trouve donc quasiment au centre de Confluence, qui fait l’objet depuis deux décennies d’une très ample recomposition urbaine. Une première la précéda voici deux siècles et demi, quand l’ingénieur Michel-Antoine Perrache entreprit de combler les multiples bras d’eau par lesquels rivière et fleuve communiquaient, pour repousser le confluent là où il se situe depuis, et ainsi donner 200 hectares supplémentaires à un Lyon affamé d’espace, car surpeuplé. Sur les terres gagnées fut installé tout ce dont nos bons Lyonnais ne voulaient plus près de chez eux – prisons, abattoir… -, de même qu’un ensemble d’équipements liés à la révolution industrielle. Les voies ferrées et la gare (1857) puis l’autoroute Paris-Marseille avec son centre d’échanges (1976) achevèrent de couper les lieux de la cité ancienne. La fin du XXe siècle a vu le début d’un nouvel intérêt de la Ville et sa Communauté urbaine pour ce quartier Perrache. Par le biais de la SEM Lyon Confluence, devenue Société publique locale, elles ont lancé sa mutation en un quartier tout à la fois comme et pas comme les autres.

 

 

De fait, Confluence relève du mouvement mondialisé de métropolisation, avec son mix d’habitat, tertiaire, commerces, services et équipements culturels, tout en faisant pénétrer les composantes aquatique et végétale plus abondamment peut-être qu’ailleurs. Une première ZAC côté Saône a permis à une moitié du projet de sortir de terre. Une seconde côté Rhône commence à se concrétiser depuis la livraison en 2018 de l’îlot A3. C’est à la jonction des deux qu’Ycone a pris place, et c’est de chacune qu’elle tient, stylistiquement. La ZAC 1 juxtaposait des couleurs tranchées, et Ycone réunit en elle-même 21 coloris, par touches disséminées sur le bardage de cassettes d’aluminium formant sa première peau. Mais Jean Nouvel a également souscrit à la blancheur prescrite par les architectes en chef de la ZAC 2, en entremêlant les cassettes colorées de cassettes blanches, et en diluant leurs teintes par un soupçon de blanc, pour des effets qualifiés de « pastel ». Quant à la coiffe métallique de l’édifice, on a évoqué sa fonction d’ombrière pour les terrasses des deux appartements sommitaux, mais jamais relevé, semble-t-il, que son geste structurel – deux pans disjoints avec un faîtage à 11 m – faisait écho aux démonstrations de porte-à-faux prodiguées naguère en ZAC 1.

 

Toujours est-il que cette coiffe au dessin aérien achève de dissoudre le bâtiment dans le ciel, après qu’aux derniers étages, les pixels de bleus plus ou moins légers et de blanc aient commencé à le faire. Tandis que, plus bas dans les étages, les touches d’ocres divers, et autour du socle les chênes et poiriers au haut port fastigié, cadeaux pour les habitants comme pour le voisinage, ancrent sans conteste la construction à la terre.

 

 

CONTEXTUALISER, CADRER

Le panorama des Alpes, les collines de Lyon et sa trame boisée, le Rhône aux flots bleu acier et ceux presque ocres de la Saône, le bâti séculaire de la cité ou ses tours fraîchement érigées, le panachage stylistique qu’offre Confluence, tel est l’environnement proche ou lointain d’Ycone. Pareil tableau ne pouvait qu’aiguillonner le désir animant Jean Nouvel à chaque nouveau projet de bâtiment : répondre au contexte. Qu’on en juge en comparant Ycone à son tout précédent édifice dans l’Hexagone, la tour la Marseillaise à Euroméditerranée. Les deux réalisations, par leur programme, avaient pourtant certains points communs : construction en hauteur, rôle de signal dans une grande opération de réaménagement urbain. Mais leur expression architecturale diffère sensiblement. À Marseille où la lumière accuse lignes et couleurs, les teintes employées sur les façades de la Marseillaise sont vives et leurs plages assez délimitées, tandis qu’à Lyon, les touches colorées sur la peau d’Ycone en aluminium se font évanescentes, l’architecte les ayant voulues dissoutes par le blanc prescrit dans la ZAC 2 qui commence juste à côté. La palette déployée pour la Marseillaise l’a été sur les brise-soleil horizontaux comme verticaux qui protègent les plateaux de bureaux de la luminosité méditerranéenne. Ycone étant un immeuble d’habitat, on lui a donné un pourtour de loggias ; leur profondeur protège les logements d’une partie du rayonnement solaire direct.

Une seconde peau, en verre, équipe ces loggias, mais son rôle de protection solaire est accessoire, puisqu’elle n’est pas continue et que seuls certains des vitrages comportent une couche extérieure réfléchissante, les autres étant texturés ou clairs. De cette diversité d’aspects et de positionnements des vitrages, lesquels de plus prennent diversement la lumière, résultent des effets kaléidoscopiques d’autant plus riches que s’y mêlent les tableaux pointillistes de la peau d’aluminium.

 

« Dans ce projet, je ne fais qu’une seule chose, je cadre, nous dit Jean Nouvel. Quand on décide de vivre quelque part, on aime choisir ce qu’on regarde. » Égratignants la promotion classique dont les logements étalent les vues dans leur totalité, d’une façon « pornographique », l’architecte jubile d’avoir pu, ici, faire de chaque fenêtre une composition. « Quand on se déplace derrière cette fenêtre, comme il y a des décalages d’un ou deux mètres entre les deux peaux, ce qu’on voit de côté n’est pas exactement ce qu’on a vu de face. »  Et les variations se font d’autant plus nombreuses que la seconde peau, par endroits, ajoute les interférences de ses vitrages texturés qui brouillent la vision. Il y a effectivement là un nouvel art du cadrage visuel, après celui des paysages empruntés dans les jardins japonais anciens – le shakkei -, ou de la « promenade architecturale » corbuséenne.

Tout ce travail d’ajustement des fenêtres, comme les interférences des vitrages texturés ou réfléchissants, ont le second intérêt de servir aussi dans l’autre sens, à savoir le regard porté depuis la rue ou les immeubles voisins sur les habitants d’Ycone : ces derniers en retirent leur intimité.

 

 

Le mot de l’Architecte

Témoignage de Jean Nouvel

 

La Confluence est un quartier emblématique qui va devenir historique et représentatif des années 2000 et 2010. Le mot « confluence » évoque la rencontre, le mélange. Il y a dans ce quartier de Lyon la rencontre de beaucoup de personnes et d’acteurs et le mélange d’un grand nombre de styles. C’est avec plaisir que je participe à ce bouillon de culture, à cette émancipation où chaque projet doit trouver sa place.

Je ne pense pas qu’il soit assez facile de lire le quartier en termes de stratégie urbaine. Il s’agit donc de savoir comment vivre cette rencontre de courants. Les idées qui ont nourri le projet sont la conséquence de cette situation.

Ycone est bordé par des bâtiments qui existent déjà, dans un ensemble urbain qui appartient à un monde à venir. Il était donc important de regarder ce qui pouvait arriver : on ne fait pas du sens pour aujourd’hui mais pour un demain programmé avec tous les risques que cela implique : en urbanisme, les choses programmées peuvent disparaître du jour au lendemain.

J’ai donc essayé de développer des caractéristiques positives. Ycone est un programme d’une grande mixité. Nous proposons des logements mais ces logements ne sont pas destinés automatiquement aux mêmes personnes, d’une même catégorie sociale ou ayant les mêmes désirs. Ycone abrite aussi des commerces. Le projet est confronté à des immeubles de bureau, il est situé en bordure des voies ferrées et il a une échelle légèrement supérieure à la moyenne.  Mais Ycone ne veut pas être un « monument » de la ville : ce bâtiment appartient à la vie de ce nouveau quartier et il doit avoir sa propre identité.

Habiter, selon moi, ce n’est pas uniquement s’installer dans un appartement. C’est aussi choisir une façon de vivre. Ce que je redoute le plus, ce sont les surfaces normatives liées au nombre de mètres carrés, au prix où on peut les vendre, ce qui donne des choses toujours de mêmes dimensions, de mêmes typologies. Au point que finalement, on se sent un numéro et on se dit qu’on est en transit. Il faut donc créer des lieux où les gens ont envie de rester et le pouvoir de se dire qu’ils sont vraiment chez eux.

Pour cela, il faut se sentir confortable. Le premier confort est de ne pas subir la loi des voisins. Tout ce qui va pouvoir protéger l’intimité, le côté privé, est très important. Pour cela, on ne fait pas seulement des façades sur lesquelles on tire des rideaux. Il faut trouver des moyens d’exister sous le regard de l’autre. Il faut aussi créer des caractéristiques qui permettent de dire je suis ici chez moi et c’est différent parce que je suis chez moi.

Dans des milieux urbains qui ne sont pas, selon moi, totalement urbains, on est déjà en relation avec une certaine nature, un certain paysage, on a envie d’une sorte d’extériorité. À chaque fois que je le peux, j’ai essayé de créer ces espaces intermédiaires qui permettent de sortir simplement parce qu’on a envie de prendre l’air, de penser à autre chose, de se cacher, de se montrer… Ces espaces intermédiaires sont en continuité avec l’espace habité, ils sont une extension de l’appartement, ils sont surtout une extension imaginaire : chez moi, l’appartement ne s’arrête pas par trois murs et quatre fenêtres toujours semblables. Il y a une façon de s’inscrire dans une profondeur qui fait qu’on se dit je pourrais peut-être vivre là et influer sur ce lieu choisi. Il y a aussi la sensation de ne pas avoir exactement le même appartement que le voisin.

J’essaie de lutter contre cette idée du « numéro » dans la ville, cette personne qui habite le même endroit que tout le monde. Malheureusement, ce clonage est une maladie planétaire et on a du mal à y échapper pour des raisons de production.

Ycone, par une deuxième façade très légère et incomplète, gomme les similitudes, crée des différences, de lumières, de sensations, de plans bien sûr, même si elles sont légères, et joue surtout, à chaque élément objectif, sur la différenciation. Parce que les orientations sont différentes, les quatre façades ne sont pas pareilles. Quand on tient compte de tout cela, normalement, ça va mieux. Encore faut-il exprimer ces différences.

Ycone abrite des appartements de différentes catégories de financement ou d’accession. On va avoir l’impression qu’il y a des immeubles dans l’immeuble. Le couronnement du bâtiment n’est pas non plus le même que d’habitude. Il n’y a rien de pire que les immeubles au mètre où le dernier étage est exactement le même que l’étage qui est en dessous. Nous allons donner beaucoup de plaisir à ceux qui auront la chance de pouvoir vivre là-haut mais on ne va pas oublier ceux qui vivent en-dessous. Cet esprit de différenciation, d’extériorité, de captation de ce qui se passe à l’extérieur ou de s’en protéger existe pour tous les appartements

 

Maîtrise d’œuvre Ateliers Jean Nouvel

Maîtrise d’ouvrage  Vinci Immobilier – groupe Cardinal

BET Structure  Cogeci

BET façade  Arcora

BET Fuildes Katene

BET Thermique  Katenz

BET HQE Etamine

Acousticien Génie Acoustique

Surface 7 150 m2 SDP

 

Découvrez l’article sur la réalisation de la tour Ycone à Lyon, dans le numéro 96 du magazine Archistorm daté mai – juin 2019 !