TRIBUNE LIBRE | VERS UNE ARCHITECTURE LIQUIDE GUILLAUME HANNOUN, MOON ARCHITECTURES

TRIBUNE LIBRE | ARCHITECTURE

VERS UNE ARCHITECTURE LIQUIDE
GUILLAUME HANNOUN, MOON ARCHITECTURES

LA GENÈSE

La question du temps, plus encore que celle de l’espace, est à mon sens l’un des enjeux principaux du métier d’architecte.

En effet, lorsque l’on construit, on s’inscrit nécessairement dans une démarche de long terme : l’objet que l’on conçoit est amené, a priori, à avoir une existence plus longue que sa propre vie.
Il est aussi totalement inscrit dans une époque, celle à laquelle il a été conçu : les « grands ensembles », aujourd’hui décriés, ont néanmoins permis, à une certaine époque, de faire progresser la notion d’habiter, même si tout cela semble aujourd’hui bien obsolète.
En effet, l’acte de concevoir puis de construire un bâtiment s’intègre dans un processus qui démarre généralement par une commande, elle-même répondant à une demande. Qu’elle émane d’un marché (consommateur) ou qu’elle soit politique (citoyen), cette demande correspond toujours à un contexte politique, sociétal, environnemental…

Ce temps long est généralement considéré comme un gage de maturité, qui devrait permettre de traverser les années, de résister aux crises, aux changements de politiques, aux retournements de situation écologiques, démographiques…

Cette vision planificatrice a connu son heure aussi glorieuse que les trois décennies qui ont suivi le traumatisme de la Seconde Guerre mondiale, lorsqu’on imaginait construire un avenir radieux, et qui le serait éternellement, en construisant des bâtiments lourds, consommateurs de matière et terriblement figés dans le temps. Ah ! Les Trois Petits Cochons…

Le projet de La Promesse de l’Aube est installé de façon provisoire sur l’allée des Fortifications à Paris, entre le Boulevard Suchet et le périphérique © Axel Dahl

LA SOCIÉTÉ LIQUIDE

Ma formation d’architecte fut nourrie de cet idéal de solidité et de progrès infini… Pourtant, avant même mes études avait déjà commencé la démolition de certains « grands ensembles » jugés si obsolètes qu’il n’était même plus question de même imaginer pouvoir les transformer… Quel immense gâchis !

Pourquoi ces quartiers entiers, conçus selon les préceptes de l’architecture moderne, radieuse, avaient-ils pu devenir, au bout de trente ans d’existence à peine, tellement dépassés qu’il n’y avait pas d’autre issue possible que de les détruire ?

Sans entrer dans le débat hyper complexe qui entoure cette question, mon propos vise davantage à en tirer des leçons pour l’architecte qui conçoit et qui, de ce fait, est amené à figer un espace, un territoire, un fonctionnement, pour une durée très longue au regard de la vitesse à laquelle évolue notre société.

Car il s’agit là de l’un des enjeux majeurs de notre époque, si bien décrite par le sociologue Zygmunt Bauman : « Nos sociétés ne sont plus entourées de coques épaisses, qui correspondaient à la phase solide de la modernité, à la construction de la nation, à “l’enracinement” et à la fortification du principe de souveraineté, exclusive et indivisible », à l’imperméabilité des frontières, aux grandes entreprises dans lesquelles on travaillait toute sa vie. Notre époque « à extériorité molle » est celle de la modernité liquide, « changeante et kaléidoscopique », du multiculturalisme et du brassage des populations, de la « dévaluation irrépressible », des distances spatiales, de l’interconnexion, des start-up et du free-lance.

Dès lors, il s’agit d’envisager comment, dans ce contexte sociétal, l’architecture peut s’adapter tout en intégrant les contraintes environnementales qui excluent la solution de facilité du jetable. Autrement dit, dans cette société où tout change sans cesse, quelle architecture doit-on concevoir pour qu’elle soit durable ?

LA RÉSILIENCE

Le confinement, lié à la fameuse covid-19, a mis en exergue l’obsolescence des bâtiments construits. En effet, d’un seul coup, des milliers de mètres carrés de bureaux se sont trouvés vides. Et certains le resteront, comme ceux de Google ou de PSA.
Si le télétravail devient la règle, il faudra alors réaménager les logements pour créer des espaces supplémentaires. Cette évolution que personne n’avait prévue, en tout cas pas dans une émergence aussi rapide, ne sera pas toujours possible, et, de nouveau, il faudra démolir les bâtiments devenus obsolètes…

Les illustrations sont légion, et ce sur chaque thème. Par exemple, pour ce qui est des groupes scolaires, la récente réforme a entraîné un dédoublement des classes de CP dans les zones d’éducation prioritaires. Si demain cette politique était jugée négativement, il faudrait alors fermer ou détruire les classes supplémentaires, comme on a détruit les « grands ensembles » pourtant unanimement reconnus comme une évolution positive lors de leur mise en œuvre… Et lorsque l’évolution démographique dans un quartier fige les habitants, qu’en est-il du groupe scolaire devenu là aussi obsolète ? Que faire lorsqu’il n’est pas possible d’implanter ce bâtiment dans un nouveau quartier en développement ?

C’est pour éviter cela que notre réponse consiste à concevoir des bâtiments qui, par essence, ne sont pas figés dans le temps. Ils sont – à la manière de cet urbanisme tactique qui a permis, au sortir du confinement, de tester de façon ultrarapide la transformation des espaces publics – des outils en perpétuelle évolution. Ils permettent une réalisation non seulement ultrarapide, mais également réversible, transformable, permettant d’expérimenter des solutions sans prétendre à l’éternité.

Leur conception les rend génétiquement modifiables, et ce de plusieurs manières, car ils peuvent :

  • changer de lieu ;
  • changer de destination, d’usage ;
  • évoluer dans leur géométrie, croître ou décroître, sans être démolis.

L’architecture de demain devra être liquide et durable pour pouvoir s’adapter aux changements perpétuels imposés par notre époque.

Visuel à la une Résidence sociale de 126 logements réalisés en modulaire bois à Montreuil, de façon temporaire © Axel Dahl

Retrouvez la tribune libre de Guillaume Hannoun de Moon Architectures « Vers une architecture liquide » dans le daté novembre – décembre 2020 d’Archistorm