VILLES CULTIVÉES

DOSSIER SOCIÉTAL

Par Sophie Trelcat

 

Visuel à la une : Inventer des fermes collectives, 2014 ©aaa

 

L’ensemble des acteurs de la ville souhaite intensifier la présence de l’agriculture en ville. De plus en plus d’initiatives, comme les fermes agricoles par exemple voient le jour. Pétries de créativité elles façonnent aussi bien une façon de cultiver qu’un mode économique. L’idée sous-jacente est de rendre les villes autosuffisantes et de redonner un vrai goût aux aliments. Ce nouvel ingrédient n’est toutefois pas sans dérives.

 

Avec une ouverture prévue d’ici 2020, le projet « ré-alimenter Masséna » ( Paris, 13ème ), dessiné par l’architecte Lina Ghotmeh, porte un titre qui vaut également pour programme : lieu d’échanges et de rencontres entre chercheurs, chefs cuisiniers, économistes de l’alimentation, il est construit sur tous les maillons valorisant le développement de l’alimentation durable. Et aussi celle de l’architecture. En effet, la construction entièrement en bois, est pensée selon son assemblage et son désassemblage. De fait, les éléments de construction peuvent être réutilisés et se trouvent en parfaite cohérence avec la nature écologique des activités du lieu qui accueille une ferme urbaine. Dans une cantine collective, il sera possible d’y déguster les fruits et les légumes plantés sur tous les versants de la tour en bois, comprenant également des logements.  À Masséna, si les laitues cultivées sur le toit finiront dans les assiettes du restaurant, dans le douzième et le treizième Parisien, de même qu’à la Courneuve, Asnières et Saint-Denis, des fruits et légumes sont cultivés, toute l’année puis vendus dans plusieurs supermarchés de la capitale. Agricool, la ferme urbaine à l’origine de cette production a connu un développement fulgurant. Elle s’est fait connaître à travers l’installation en 2016 d’un premier lieu de plantation de fraises, dans un conteneur, posé au cœur du quartier de Bercy. Il est toujours possible de visiter l’installation où poussent, les précieux fruits, sans l’aide de pesticides. D’une grande qualité gustative, il en coûte 4,50 euros pour une barquette de 250 grammes afin de redécouvrir le vrai goût de la fraise. La médiatisation de l’événement avait permis une levée de fond de 4 millions d’euros, et les deux fondateurs, Gonzague et Guillaume, fils d’agriculteurs, passaient en un an d’une équipe de deux à trente.

 

Paradigme

Agricool n’est pas un cas unique : il n’est plus exceptionnel en ville de trouver des potagers glissés entre deux immeubles ou installés sur les toits, à l’occasion équipés de serres, investissant des friches abandonnées, d’anciens sites industriels ou encore colonisant terrains vagues, jardins publics, ronds-points… De plus en plus d’initiatives sortent de terre pour reconnecter les citadins avec la nature, tout en questionnant leur rapport à l’alimentation. Ces démarches étant de plus en plus sous-tendues par l’idée de viser l’autonomie alimentaire. «  Il faudrait réinstaller une ceinture agricole autour de Paris, qui pourrait permettre de produire 20% des fruits et légumes des écoles en circuits courts » ainsi s’exprimait Nicolas Bonnet, Président du groupe communiste au Conseil de Paris, le 13 janvier 2019, à l’occasion d’un débat autour du Grand Paris. Plus concrètement, la ville d’Albi, a de son côté lancé un ambitieux programme d’autonomie alimentaire à l’horizon 2020. À cette échéance, ses habitants devraient être en mesure de s’approvisionner en denrées produites dans un rayon de 60 km autour de la ville, grâce à l’agriculture urbaine, aux jardins partagés et aux circuits courts. On peut alors imaginer que le paysage des villes amorce le virage vers de grandes métamorphoses.

 

La galerie, sortie du Pollinisateur urbain © Olivier Darné

 

Retour aux sources

Si les formes d’agricultures urbaines s’adaptent aux particularités et aux écosystèmes que l’on trouve dans la ville dense et connectée du XXIe siècle, la situation n’est qu’un retour aux sources. En effet, il y a moins de 150 ans, Paris était encore entourée de fermes, d’élevages, formant une ceinture agricole qui nourrissait la ville… deux siècles plus tôt, la capitale était parsemée de champs, et même de pâturages où paissaient vaches et cochons.

« Capital agricole, chantiers pour une ville cultivée », exposition qui s’est tenue au Pavillon de l’Arsenal jusque février dernier, retraçait l’histoire agricole de l’Île-de-France depuis le XIXe siècle jusqu’à aujourd’hui, exposant clairement les enjeux et surtout, amorçant des pistes de réponses. Les commissaires, Sylvain Gouraud et Augustin Rosenstieh, explicitent un franc positionnement : « La question de savoir comment produire localement devient un enjeu majeur des dix prochaines années. L’aménagement du territoire de demain ne pourra se faire en éludant la question agricole car l’interdépendance ville/campagne est essentielle et les urbains que nous sommes commencent à peine à s’en rendre compte. Il nous apparaît donc primordial de nous inspirer des pratiques de ces rares acteurs qui sont proches de la terre, ces “nouveaux terriens” qui réinventent la ville à partir des champs. » Ainsi de Cycloponics, une ferme installée sur 2 900 m2 de parking souterrain, dans le 18e arrondissement parisien, où poussent champignons et endives dans le sous-sol délaissé d’une barre d’immeuble. La démarche très entrepreneuriale engage une bonne dose d’ingénierie, et elle souhaite éviter au maximum le soutien des pouvoirs publics. Et aussi, la ferme urbaine de Saint-Denis, déployée sur 3,7 hectares. Cette dernière pratiquant la vente directe sert de musée vivant pour découvrir ou redécouvrir les techniques agricoles passées autant que futuristes.

 

Ferme Saint-Denis © Sylvain Gouraud

 

Les origines

L’ambitieux « Plan Climat » dont la capitale s’était dotée dès 2007, est un cadre fertile pour ces développements qui ne sont pas sans fragilité du point de vue de leur économie. Si dans le cadre de l’appel à projet « Parisculteurs », qui en est à sa seconde édition, bailleurs sociaux, foncières, promoteurs, hôteliers offraient des surfaces destinées à être végétalisées, négociées par la ville, cette dernière ne finance pas pour autant les opérations. L’investissement est à la charge de chaque lauréat : jardiniers, paysagistes, agriculteurs, entrepreneurs, startupers, acteurs de l’Économie Sociale et Solidaire, architectes, artistes… venus de tous les pays, peuvent proposer toutes les techniques et tous les usages possibles d’agriculture urbaine et de végétalisation. La version 2 de l’opération s’attache à investir des toits-terrasses jusqu’à présent inoccupés, comme celles de l’hôpital Robert Debré, ou des parcelles inutilisées qui seront aménagées en jardins potagers. Chargé de créer un potager sur les 680 m2 de toiture terrasse de l’école Saint Benoît (VIe), Benoît Raymond, gérant de BRP Etudes Conseil, expose : « Nous allons investir 80 000 € pris sur nos fonds propres. Cette initiative sera rentable d’ici deux ans grâce à la vente des fruits et légumes, à la cantine de l’école et aux parents d’élèves ». Lauréate du concours Parisculteurs pour faire pousser des légumes et même une forêt jardin sur plus d’un hectare, réparti en cinq parcelles, à la Cité des sciences à la Villette (XIXe), Charlotte Vignal, directrice du collectif Marmite urbaine, se montre également transparente : « La prochaine étape, est de lever 500 000 € sur la plateforme de financement participatif Miimosa, spécialisée dans l’agriculture urbaine » présente t-elle. Quant à Pénélope Komitès (PS), adjointe aux espaces verts et à l’agriculture urbaine de Paris, elle défend l’opération en mettant en avant « la résorption des îlots de chaleur, la rétention des eaux pluviales, la lutte contre l’érosion de la biodiversité et aussi la création de lien social et d’emplois ». Et de souligner : « Parisculteurs est une vitrine qui montre que c’est possible, que ce modèle est rentable et vertueux pour le développement durable et les circuits courts ». On pourrait donc s’attendre à ce que l’agriculture urbaine en France ne quitte plus sa pente ascendante… Le schéma n’est pas si simple et les discours sur ce phénomène encore naissant sont pour le moins contradictoires. Le développement de l’agriculture urbaine butte aussi sur des facteurs inhérents à l’espace urbain : le prix élevé du foncier, la pollution des sols, l’artificialisation des terres, les circuits de distribution déjà existants. Elle possède pourtant toutes les raisons de tirer profit des avantages que la ville concède : proximité des consommateurs,  des déchets organiques et déchets verts. L’agriculture urbaine peut ainsi s’insérer dans une économie circulaire, en utilisant les déchets de la ville comme fertilisants pour les plantes.

 

Vers la ville autosuffisante

Potagers sur les toits, fermes verticales high tech, jardins ouvriers du siècle dernier ou encore bunkers agricoles comme à Londres, derrière les belles promesses de ces projets en apparence enthousiasmants, l’agriculture urbaine recoupe des réalités diverses. Rendra-t-elle la ville autosuffisante comme semblent le vouloir ses objectifs ? Cela semble difficile. Ainsi de l’exemple des fermes verticales de plus en plus évoquées : « faire pousser du riz, du maïs ou du blé requiert une biomasse importante, de 5 à 12 tonnes par hectare de céréale, mais pour ce faire, il faudrait accumuler près de 20 tonnes de matière sèche en altitude dans ces fermes verticales » expliquait récemment l’agronome britannique Erik Murchie au quotidien britannique, The Guardian. Il s’avère donc que les céréales, une catégorie d’aliments essentiels, échappe à l’agriculture urbaine. Il en va de même pour l’élevage et ses pâturages, eux aussi gourmand en surface.

Toutefois, si elle n’est pas capable de subvenir à tous les besoins de la ville, l’agriculture urbaine peut s’envisager comme un complément. En région parisienne, ce serait déjà le cas. « Une exploitation sur quatre est engagée dans au moins une forme de circuit-court », explique Jeanne Pourias, docteur en sciences de l’environnement et agronomie.

Nous faire consommer des produits frais, est le principal intérêt de l’agriculture urbaine, cela ne signifie en rien que toutes les espèces ont intérêt à être cultivées dans le cadre urbain. « La ville est surtout avantageuse pour ce qui est des légumes et des végétaux les plus fragiles, ceux qui risquent par exemple de perdre leurs qualités nutritives dans le transport », explique Nicolas Bel, cofondateur de Topager et jardinier des toits. Certains légumes lourds comme les carottes et les pommes de terre se conservent bien et n’ont donc pas forcément intérêt à être cultivés en ville.

 

Recréer des sols © Pascal Xicluna / Min.Agri.fr

 

Agriculture paysagère mais zoo agricole ?

La première motivation de l’agriculture urbaine est donc de produire des aliments là où se trouvent les consommateurs. Cette proximité permet de réduire le transport, le gaspillage et la dégradation des aliments. En effet, fruits, légumes ou autres récoltés à maturité conservent toute leur fraîcheur et leurs nutriments.

Il semble évidemment difficile que les grandes villes deviennent autosuffisantes en produits alimentaires car la production n’y est pas assez importante, mais des marges de progrès sont réalisables. Au-delà de la production de nourriture, l’agriculture urbaine offre d’autres services majeurs pour les habitants. La mise en culture de zones qui n’étaient pas valorisées jusqu’à présent, comme les toits ou les friches. Elle valorise l’aménagement paysager de la ville et contribue à l’amélioration de la qualité de vie des habitants. Un des fonctions collatérales de l’agriculture urbaine est aussi d’informer, de sensibiliser les citadins sur le fonctionnement et le rôle de l’agriculture, de même que sur l’origine des produits, la saisonnalité des fruits et légumes, le goût des aliments cueillis à maturité. Et l’on sait, sur ces sujets, à quel point les attentes des citoyens, nomades internationaux des grandes métropoles sont importantes… Il reste à maintenir une vigilance afin d’éviter la récupération politique et le risque d’instrumentalisation, d’une part et par ailleurs, celui de voir cette mise en circulation de produits alimentaires, frais et dits bios, accentuer les inégalités sociales. Et de ne pas oublier les grandes difficultés des agriculteurs et le massacre toujours en cours de terres agricoles aux portes de la capitale.

 

Retrouvez le dossier sociétal sur les villes cultivées écrit par Sophie Trelcat, dans le numéro 95 du magazine Archistorm, daté mars – avril 2019 !