En revisitant le concept de l’agrotourisme, Domaine La Ferme HI Bride poursuit dans le Luberon l’aventure hôtelière Hi Life initiée en 2003 par Patrick El Ouarghi, Philippe Chapelet et la matali crasset, avec l’ouverture du Hi Hôtel**** à Nice.

 

La concordance des temps

Camarades d’études, Patrick El Ouarghi et Philippe Chapelet sont des entrepreneurs singuliers de la sphère hôtelière, ayant commencé leur carrière en réhabilitant un château hôtel-restaurant dans les Pays de Loire. Mais ils pressentent que les codes du luxe doivent évoluer en ce début de troisième millénaire pour répondre aux attentes – encore informelles en la matière – d’une nouvelle génération d’hôtes. Ils revendent leur établissement et achètent une ancienne pension niçoise installée dans un immeuble des années 1930, à 200 m de la Promenade des Anglais. En visionnaires, ils y projettent un quatre étoiles résolument contemporain, explorant une hospitalité conviviale, éthique et accessible ! Pour ce faire, ils confient le projet à matali crasset dont le design in progress, « à la croisée d’une pratique artistique, anthropologique et sociale », revendique de contribuer au vivre-ensemble en nous accompagnant dans le monde actuel.

Ouvert en 2003, le Hi Hôtel est un véritable laboratoire : ses 38 chambres déclinées selon neuf concepts différents offrent autant de façons – originales, voire décapantes – d’expérimenter (y compris techno logiquement) l’espace chambre dont chaque hôte deviendra l’acteur. Le lobby redéfinit le boutique-hôtel, la restauration invite à manger bien et sain dans une vaisselle sur mesure (comme tout le mobilier) tandis que la cage menuisée du Happy bar permet d’accueillir un DJ. « Le design n’est pas une commande décorative. Il n’a de sens que si tout est concerné, des éléments de mobilier à la qualité de l’accueil, de la cuisine à l’environnement sonore » écrivait alors la designer. Cinq ans plus tard, l’établissement s’adjoint la Hi Beach qui dépoussière, en la démocratisant, l’idée même de la plage privée niçoise.

En 2011, leur Hi Life essaime rue de Charonne à Paris sous la forme d’un nouveau concept d’éco-logis urbain. « Économique, écologique et automatique, le Hi Matic ranime au cœur de la ville le meilleur du ryokan japonais, de l’auberge de jeunesse ou du gîte d’étape, selon ses concepteurs. Un hébergement éthique avec un choix très réfléchi des matériaux, qui joue la convivialité et le partage. Un lieu en réseau, à l’image de notre mobilité actuelle. » Des cabanes modulaires colorées y font office de pied à-terre. Un iPad met l’hôte en réseau avec la capitale, à travers le choix des diverses personnalités qui alimentent le ParHi Link.

Au fil des ans et des expériences, une clientèle hétérogène de curieux de tous âges a constitué une famille d’Hi addicts. Pour ceux en manque d’orientalisme raisonné et raisonnable, la Dar Hi a vu le jour à Nefta dans le désert tunisien en 2013. Une éco-retraite est sortie du sable sous forme d’une petite citadelle dédiée au bien-être – y compris pour la population autochtone.

« Le design n’est pas une commande décorative. Il n’a de sens que si tout est concerné, des éléments de mobilier à la qualité de l’accueil, de la cuisine à l’environnement sonore. » matali crasset, designer

Hi version rur…alité

Quelque peu avant les grands exodes hors des métropoles ayant fait suite aux confinements, nos deux entrepreneurs entreprenants se sont lancé un nouveau challenge : habiter le territoire en réinventant l’agrotourisme contemporain. Ils réinvestissent donc un domaine agricole inhabité au cœur du Luberon viticole et oléicole. Bien que proche des très touristiques villages d’Ansouis, de Lourmarin et de la Roque d’Anthéron (et son fameux festival de piano), la commune de Villelaure a su préserver le caractère avant tout agricole de ce petit massif montagneux au nord de la Provence. Loin des relais-châteaux et autres gîtes ampoulés accueillant une certaine bourgeoisie aisée hors-sol, le Domaine La Ferme HI Bride fait dialoguer les typologies hôtelières avec celles de la ferme. « Elle parie sur la fertilité de la coexistence d’expériences différentes, qu’elles soient contemplatives, productives, rêveuses ou actives. C’est dans l’attention au vivant que se comprend cette hybridité. » Elle se veut une manière audacieuse et respectueuse de vivre à la campagne et d’y recevoir des visiteurs curieux.

Trois ans durant, notre trio va s’évertuer à ranimer ce patrimoine agri-culturel. Érigée au XIIe siècle, la tour de Ferrier domine depuis, telle une vigie, la route d’Ansouis en contrebas. Un corps de ferme s’y est accolé lors de son remaniement au XVe. Deux studios se sont donc invités au rez-de-chaussée de la première tandis que l’escalier de pierre en colimaçon dessert les cinq chambres en étages. On y retrouve certaines typologies expérimentées au Hi Hôtel mais avec le charme de l’ancien (murs épais et frais, fenestrons et baies voletés, jeux de pierre ajourée, d’enduits structurés, de bois rustique) que rehausse le tonique travail chromatique si cher à matali crasset. Désormais précédées et signalées par d’étonnants portiques géométriques, les deux salles voutées en partie centrale du corps de ferme accueillent les espaces partagés, à commencer par la cuisine, devenant ainsi le cœur de l’opération. À son extrémité abritant jadis bétail et vers à soie (à l’étage), la Casa Hi déploie un appartement-refuge à chaque niveau.

Tournée vers l’oliveraie et la vigne, la maison Hi Go s’approprie l’ancienne maison des vignerons, le plus grand bâtiment agricole du domaine. Elle s’organise en plan et dans l’espace autour d’un patio-serre colonisé par un bananier. Posé sur un sol en pierres de rivière et de copeaux de bois, un rectiligne tronc d’arbre tient lieu de noyau aux marches métalliques de l’escalier menant aux deux chambres du niveau supérieur et à la salle d’eau.

Plus à l’écart en bordure de forêt, l’ancien bassin agricole s’est métamorphosé en piscine à débordement, avec îlot central pentagonal et carapace périphérique rouge. Des espaces de coworking et des éco-lodges tout en bois sont venus récemment compléter l’hébergement du domaine. Ce dernier a bien sûr renoué avec sa vocation originelle d’exploitation agricole et viticole. Ses bouteilles de vin et d’huile sont commercialisées avec une multitude d’autres produits locaux tout aussi sains dans l’Épicerie du monde qu’il héberge.

Fiche technique :

Maîtrise d’ouvrage : Philippe Chapelet et Patrick El Ouarghi
Maître d’œuvre et agenceur : matali crasset
Superficie : 18 ha (dont vignes 7,5 ha, oliveraie 1,5 ha, forêt 9 ha)

Par Lionel Blaisse
Tous les visuels sont de : © Anthony Lanneretonne

— Retrouvez l’article dans Archistorm 134 daté septembre – octobre 2025