En accompagnant le passage du dessin à la maquette informée, les logiciels de modélisation ont profondément transformé les pratiques. Le projet ne se limite plus à sa représentation graphique, il intègre des données qui en précisent les informations et en fiabilisent la coordination.
Pourtant, l’évolution des usages collaboratifs, l’essor du cloud et l’intégration progressive de l’intelligence artificielle déplacent aujourd’hui les attentes. La question n’est plus seulement de représenter ou de documenter, mais de faire de la donnée un appui dès les premières phases du projet.
Ce déplacement est au cœur de ce que certains acteurs désignent aujourd’hui comme le BIM 2.0. Si le Building Information Modeling, ou modélisation des informations du bâtiment, s’est largement imposé comme un outil de structuration, son usage reste encore souvent associé à une étape formelle. Le BIM 2.0 déplace cette logique vers les phases de réflexion. Portées par des plateformes cloud-natives, accessibles en ligne et pensées pour l’itération rapide, ces nouvelles solutions cherchent à fluidifier des workflows trop souvent fragmentés.
Dès les études de faisabilité, cette évolution modifie la manière d’aborder le projet. Alors que la volumétrie n’est encore qu’une hypothèse, l’architecte peut déjà éprouver plusieurs scénarios d’implantation ou d’organisation spatiale. Le projet devient alors moins une forme à documenter qu’un ensemble de solutions à éprouver.
Dans cette dynamique, le design génératif agit comme un accélérateur. Cette bascule suppose toutefois une condition essentielle : que la donnée reste intelligible. Plus l’information circule tôt et largement dans le projet, plus sa structuration devient déterminante. Une donnée mal qualifiée peut produire autant de confusion qu’elle promettait d’en atténuer. C’est l’un des enjeux soulevés par les écosystèmes logiciels développés autour des usages émergents du BIM. Visualisation web des maquettes, tableaux de bord, fiches de locaux ou dictionnaires de données répondent au même objectif, celui de rendre l’information exploitable par des acteurs aux besoins différents.
Dans des opérations complexes, cette question prend une dimension particulière. Les projets mobilisent une grande diversité d’interlocuteurs et de temporalités. Le BIM 2.0 ne se limite alors plus à fluidifier la conception. Il devient un support de continuité sur la durée. Comme le rappelle PCA-STREAM, agence d’architecture et centre de recherche et d’innovation, « le vrai enjeu n’est plus de partager une maquette, c’est de partager un contexte de décision ». La maquette numérique cesse alors d’être un objet réservé aux spécialistes pour devenir un espace commun, capable de rendre les décisions plus lisibles. Pour l’agence, cette bascule se traduit très concrètement : « Nos outils internes ne sont plus pensés comme des plugins qui produisent des fichiers Revit ou assistent ponctuellement l’architecte, mais comme des briques connectées à une plateforme commune. Un plugin Revit alimente la même base de données qu’une interface web, qui elle-même dialogue avec nos outils d’analyse de site, nos dashboards de suivi et alimentera, demain, des agents IA pour mieux exploiter ces données ». Plus proche des usages réels que d’une chaîne logicielle figée, le BIM 2.0 déplace la question des outils vers celle des pratiques. Cette évolution ouvre un espace transitionnel, où la donnée accompagne moins la production d’un modèle que la construction d’une culture commune du projet.
Entretiens
Allister Lewis, Fondateur et CEO, Automated Data Driven Design (ADDD)
Vous décrivez le BIM 2.0 comme une rupture avec les outils historiques de l’architecture. Selon vous, qu’est-ce qui ne fonctionne plus dans les workflows actuels ?
Les outils dominants comme Revit, AutoCAD ou Vectorworks ont été conçus dans les années 1980 et 1990. Ils ont structuré la pratique, mais n’ont pas réellement suivi l’évolution des usages. Les architectes attendent aujourd’hui des outils web, collaboratifs, plus intuitifs, capables d’intégrer la donnée, la durabilité, l’automatisation ou l’IA. Les grands éditeurs peinent aussi à transformer radicalement un modèle économique encore largement fondé sur ces logiciels installés dans les agences. L’innovation pourrait donc venir d’acteurs plus agiles, capables de développer des outils web, collaboratifs et régulièrement mis à jour.
Les outils du BIM 2.0 interviennent désormais dès les premières études. Que permettent-ils aux architectes de tester ou de comparer plus rapidement à ce stade ?
C’est l’un des changements majeurs. Les outils de conception générative permettent de définir des contraintes sur un site, comme les limites parcellaires, les accès, la hauteur, les typologies ou les espaces ouverts, puis de générer des centaines, voire des milliers de scénarios à partir de ces paramètres. L’enjeu n’est pas seulement de produire plus de formes, mais de comparer rapidement des hypothèses selon des critères précis, comme la lumière, les vues, la densité ou le carbone. Là où un architecte pouvait autrefois tester trois ou quatre pistes faute de temps, il peut désormais explorer un champ beaucoup plus large et décider plus tôt.
Ces outils peuvent-ils aussi démocratiser l’accès au BIM 2.0, notamment pour les petites agences ?
Oui, parce qu’ils rendent accessibles des capacités qui étaient jusqu’ici réservées aux grandes structures. Une petite agence n’a plus nécessairement besoin d’avoir en interne un BIM manager, un computational designer ou des experts de Grasshopper et Dynamo pour tester des scénarios complexes. Avec un budget parfois équivalent à celui d’une licence Revit, elle peut s’équiper de plusieurs outils web plus souples, collaboratifs et spécialisés. Cela change l’équilibre des forces, en donnant à des structures plus légères les moyens de répondre plus vite et de rivaliser avec des agences établies.
Mathieu Lalanne, Fondateur, DB-Lab et développeur de la plateforme Dabox
DB-Lab développe un écosystème entier autour des usages BIM. Quel est le constat qui vous a amené à créer cette approche modulaire ?
Le constat de départ est assez simple : dans une agence d’architecture ou un bureau d’études, les données d’un projet sont partout – maquettes BIM, documents techniques, données géographiques, tableurs, photos de chantier. Le problème est qu’elles coexistent sans se parler. Pour les exploiter, il faut jongler entre cinq ou six logiciels qui ne communiquent pas entre eux. On perd la vision d’ensemble.
Avec Dabox, nous avons voulu créer un environnement unifié où chaque brique, gestion documentaire, visualisation BIM, cartographie, catalogue de données, fonctionne de manière autonome et interconnectée. Chaque module est conçu pour identifier et analyser un type de donnée spécifique, avec son propre agent IA entraîné sur son contexte. L’approche modulaire permet ainsi à chaque agence de composer son usage. Certaines démarrent par la GED, d’autres par le BIM ou le SIG. L’écosystème grandit avec les besoins du projet, tout en préparant ses données pour des usages plus avancés.
Le BIM reste parfois perçu comme complexe à s’approprier. Comment rendre ces données lisibles pour l’ensemble des acteurs du projet ?
La complexité du BIM vient souvent de l’outillage, pas de la donnée elle-même. Une maquette contient des informations extrêmement riches, surfaces, matériaux, quantités, mais pour y accéder, il faut classiquement maîtriser un logiciel métier lourd. Notre parti pris avec Dabox, c’est de rendre cette information accessible depuis un navigateur web, sans installation ni formation préalable.
Dans cette logique, l’assistant IA BIM permet d’interroger la maquette en langage naturel. L’IA traduit la question en filtres, isole les objets concernés et restitue la réponse sous la forme de textes, graphiques et tableurs. C’est un levier d’appropriation considérable, parce que nous passons de l’interface technique à la conversation. Les données BIM deviennent lisibles pour tous les acteurs du projet, pas seulement pour le BIM manager.
Par Par Inès Haget sous la curation de Philippe Brocart, fondateur de RELEASE [AEC]
Couverture : Centre Pompidou Francilien – Fabrique de l’Art, PCA-STREAM, Massy, France © PCA-STREAM
— Retrouvez l’article dans archistorm 138 daté juin – août 2026

