Quoique massivement utilisé, le béton, à ce jour, subit maintes attaques en règle. Traditionnellement, au nom de l’esthétique : parce que la bétonisation du monde, avérée, est peu souvent synonyme de beauté ou d’une expression délicate prompte à ravir les sens. Tout aussi conventionnellement, au nom de la critique sociologique, le béton évoquant le plus clair du temps l’édification de grands ensembles bâtis dépersonnalisés, sans qualité, dupliqués urbi et orbi en mode copié-collé. Enfin, à l’heure où la question de la transition climatique est dans tous les esprits, parce que le béton est ravageur en termes écologiques. Extractivisme destructeur des sites naturels, surconsommation de sable et d’eau, rejets toxiques, artificialisation des périmètres construits, génération d’insupportables îlots de chaleur urbains… Un matériau à damner ?

Quelques rappels, en guise d’introduction. Le béton, nous apprend le dictionnaire, est un matériau composite de construction se prévalant de cet avantage majeur, pouvoir être moulé. Entre les matériaux qu’utilise le maçon, le béton est en effet commode car apte à adopter par coulage toutes les formes possibles – l’équivalent d’une pierre artificielle aux dons de malléabilité. Ses constituants ? Le ciment, qui sert de liant (poudre fine de calcaire et d’argile) ; les granulats (sable et gravier), qui représentent l’essentiel de son volume ; l’eau, qui suscite la réaction chimique d’hydratation du ciment permettant la prise et le durcissement ; encore et en option, des adjuvants venant améliorer sa qualité tels que plastifiants, accélérateurs ou retardateurs de prise, colorants ou encore fibres ; enfin et indirectement, s’agissant de chantiers « lourds » engageant de larges surfaces ou requérant des portées importantes, le fer, du fait du maillage de métal spécifique au béton armé.

Au-delà de sa composition, le béton, c’est aussi tout un « système » – une production, une consommation, des infrastructures et des échanges. Et une affaire géopolitique. Le béton, matériau le plus utilisé au monde (6 milliards de m3, soit près d’un m3 par habitant), a vu son centre de gravité se déplacer, depuis un quart de siècle, vers l’Asie en phase accélérée d’urbanisation, pour une consommation multipliée par deux depuis l’an 2000. La Chine et l’Inde, à elles seules, captent à présent près des deux tiers de son utilisation, celle-ci baissant en revanche dans les pays européens et en Nord-Amérique, effet de la croissante utilisation de matériaux décarbonés et de la réhabilitation, sur fond de pénuries menaçantes pour tous, et de rudes concurrences. Où trouver le sable, dont on sait qu’il se raréfie et dont le commerce génère d’ores et déjà des dérives mafieuses ? Comment économiser l’eau, devenue un bien de plus en plus précieux ? Comment, encore, ne pas accroître l’extractivisme, dont l’économie du béton est un des promoteurs majeurs ? Encore et surtout, qui contrôle les flux de matériaux ? Ces questions ouvrent à des problématiques dépassant le champ de l’architecture. Sur le marché mondial, le tandem béton + ciment pèse entre 400 et 700 milliards de dollars, donnée évidemment non négligeable. Un matériau qui est, inévitablement, la source de convoitises multiples.

Mucem – Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée, Rudy Ricciotti, Marseille, France, 2022 © Bertrand Soubeyrand

L’exposé des griefs

Le béton, dans la galaxie « Construction », est un agent paradoxal : une entité, en l’occurrence, aussi détestée qu’elle est employée. Ne prenons pour preuve que l’exemple français : chaque année, ce sont 140 Mt (deux tonnes par habitant…) que l’on coule dans l’Hexagone. Cette utilisation aussi maximaliste que routinière, cependant, n’empêche pas que des voix toujours plus insistantes s’élèvent et appellent, en un chœur fourni, à la modération de son usage, voire à son rejet pur et simple. Attraction ? Répulsion, plutôt.

Béton donc rejet ? Au registre esthétique, oui, bien souvent. Confer, mariés au béton, la culture du gris, les « grands ensembles » répulsifs, les salissures d’un street art qui affectionne ses surfaces lisses… Pour le reste, le débat est ouvert, avec le XXe siècle intensément, qui promeut le béton moderne. Du côté des « pour », les modernistes, bétonistes en diable pour la plupart : bauhausiens, corbusieriens et leurs épigones sanctifient le béton et en font le matériau même de l’« esprit nouveau ». Du côté des « contre » : à la fois les ringards, les postmodernes cultivant la pierre de taille et le retour à la brique, ainsi que les expérimentateurs, biomorphistes, timberistes notamment. Qui triomphe ? Au siècle passé, les partisans du béton, à plates coutures, l’inimitié que peut susciter ce dernier n’empêchant en rien qu’il y demeure, et de loin, le matériau de construction le plus usité, hégémonie matiériste que va confirmer le XXIe siècle.

Le béton, dans la galaxie « Construction », est un agent paradoxal : une entité, en l’occurrence, aussi détestée qu’elle est utilisée.

Modernisme rigide, urbanisme fonctionnaliste, vecteur d’une rationalisation excessive, d’une standardisation des espaces de vie… Soit, le béton « est » bien tout cela à la fois. Ces arguments dépréciatifs, pour autant, ne limitent en rien sa progression. Les anathèmes argumentés jetés, naguère, par un Bernard Rudofsky, qui lui opposera en vain l’architecture vernaculaire ? Aucun effet ou presque. Ceux d’un Anselm Jappe, auteur du brulot situationniste Béton. Arme de construction massive du capitalisme (éditions de l’Échappée, 2020) ? Pas plus d’effet, ou si peu. Anselm Jalpe, dans le béton, dénonce ce matériau « polymorphe, amorphe et sans limites propres » devenu le vecteur parfait de l’aliénation du sujet social soumis à l’uniformisation et à l’arriération mentale, cela sur fond de dégradation des architectures locales, d’homogénéisation des paysages urbains et de perte des savoir-faire artisanaux. Vivre dans un univers bétonné, qu’est-ce à dire ? Un sujet social, vous, moi, s’y retrouverait assujetti à un milieu conçu pour le soumettre et le livrer à l’apathie, conditionné pour la consommation bovine. Ce diagnostic est-il recevable ? Le fait est, s’il l’est, qu’il n’engendre en retour, s’agissant du recours au béton, aucun repentir, aucune mollesse quant à son usage.

Toit, unité d’habitation, Le Corbusier, Firminy-Vert © CC BY-NC-SA

Briser l’idéologie du béton

Le béton ou plutôt la haine du béton : le XXIe siècle, qui bétonne à tout crin, va faire ce choix toutefois, symboliquement parlant, l’excommunication – au moins formellement, à la tribune. Et va lancer cette offensive, depuis les rangs des ennemis de ce béton considéré par ses thuriféraires comme «la langue maternelle» (Auguste Perret) de l’architecture : «casser» une fois pour toutes, non seulement le béton appréhendé comme matériau mais de façon plus abrupte, mentalement pourrait-on dire, l’idéologie même du béton.

Qu’entendre par là ? On se portera dans ce cas, pour mener la charge, non pas à prendre en compte le seul béton-matériau mais bien mieux, à toutes fins d’en saper, et les usages, et les mobiles de ces usages, le béton pensée, comprendre, le cortège de théories sociologiques voire philosophiques attachées au matériau et qui en légitiment l’usage. Le béton-pensée, ce n’est pas tant le béton que la toupie déverse sur le treillis de métal qui délimite la chape à venir que l’empreinte intellectuelle que le matériau écrit en nous, à l’étage neuronal. Une empreinte qui insémine quelles données, quels arguments, qu’il s’agira, pour les ennemis du béton, de combattre ? L’historicité, d’abord : le béton est aussi vieux ou presque que l’art de construire, les Romains antiques le maîtrisaient déjà correctement, il est un compagnon ordinaire et transhistorique du maçon. L’universalité, ensuite : le béton se «pratique» partout, il ne connaît pas de frontières, il n’est ni raciste ni colonial ou néocolonial. L’honnêteté, encore : le béton est une matière «honnête» dans la mesure où il ne ment pas. Livré tel quel, non peint (c’est inutile, en termes de protection), ne requérant matriciellement aucun ornement superfétatoire, il dit ce qu’il est et ce qu’il énonce est lisible. Avec lui, pas de cet ornement qui signe le crime de l’architecte, pour reprendre les termes d’un Adolf Loos, cette tentation du décor ajouté à la structure d’un bâtiment, superfétatoire. Autre qualité idéologique du béton : sa rusticité première (laissons de côté, à ce registre, les bétons «savants» mariés à la résine et aux polymères : on y revient plus bas), qui renvoie aux plus anciennes techniques de construction et au principe d’une mise en œuvre relativement simple – un mélange de matériaux dont l’association peut rappeler l’art culinaire élémentaire, le simple mélange de produits aisés à trouver (tant qu’ils sont accessibles facilement, certes) et un service ne requérant pas, sauf un minimum d’attention, de compétences hyperboliques. Tout bien considéré, un matériau respectable.

Musée Jean Cocteau, Rudy Ricciotti, Menton, France © Jean-Pierre Dalbéra

Le contre mais le pour aussi bien

Que pèsent ces arguments des pro-béton et que pèsent-ils, insistons-y, aujourd’hui, dans une perspective anthropocène, comprendre, dont l’optique est de mettre bord à bord production humaine et méfaits éventuels de cette production sur l’environnement et la santé des écosystèmes ? A priori bien peu, à cette entrée devenue essentielle et décisive à l’heure du choix du matériau de construction, tant le mauvais bilan écologique du béton, démontré de longue date, se révèle mal défendable.

Sur ce point d’achoppement, l’architecte et militante écologiste Léa Hobson, autrice de Désarmer le béton : Ré-habiter la terre (éditions de la Découverte, 2025), ne manque pas d’enfoncer le clou.

Le béton, au regard de l’écologie ? Une horreur, pas mieux. Pour commencer, il est « une arme de destruction massive du vivant », rien moins. La faute à la dégradante empreinte carbone du ciment, à la maudite artificialisation des sols que génère leur bétonisation, et au pillage éhonté des ressources qui accompagne son usage. Autre grief, l’effondrement de la biodiversité, que le béton booste comme aucun autre matériau de construction – comment un espace bétonné serait-il propice à l’épanouissement naturel, celui des végétaux et de la vie animale ?

Pointons encore la question politique, à l’entrée « mauvaise politique », notoirement cette copule « béton et pouvoir » sur laquelle a soin d’insister Léa Hobson. Le béton ? Il n’est pas neutre politiquement, son utilisation venant servir des intérêts démagogiques ou populistes. Comment cela ? Les élus, soucieux de complaire à leurs administrés, mettent ainsi volontiers en avant la nécessité de construire du neuf, une manière forcément appréciée de réduire la crise du logement (qui est une crise mondiale, faut-il le rappeler : extension, par voie de conséquence, du domaine du béton). Or le neuf qui se construit vite et solidement (du moins pour quelques décennies), c’est en béton qu’on l’édifie le plus clair du temps. Lors même qu’il conviendrait, argue Léa Hobson, de conserver ce qui peut l’être (même ce qui est en béton) en le rédimant plutôt que détruire et reconstruire, double mouvement peu productif sur le plan écologique. Point n’est besoin en vérité, pour justifier la fortune continuée du béton, de mettre en avant on ne sait quel lobbyisme des cimentiers (il existe, de fait, comme pour tout autre secteur de la production), sachant que ce qui doit être construit pour réfréner la crise du logement le sera potentiellement et jusqu’à nouvel ordre en béton pour la plus large part (économies garanties par comparaison au recours à des matériaux tels que la pierre ou le bois).

Si recours il y a, pour construire aujourd’hui, à la brique, à la pierre de taille ou au bois (voire au mycélium, c’est devenu de mode), ce ne sera de toute façon qu’à la marge, pour quelques rares enceintes et quelques tout aussi rares citoyens privilégiés. À noter, pour mémoire, et pour grimacer : la plupart des immeubles en briques apparentes présentement construits le sont en béton. La brique que tendent au regard leurs façades ? Rien de plus qu’un revêtement, cimenté sur le béton, qui a été livré au maçon en panneaux préfabriqués. Le mensonge du mensonge, en l’occurrence. Cette brique qui s’expose à l’œil (rassurante, de style « ancien », « mésopotamien », « venu du fond des temps ») n’est qu’un masque cosmétique jeté sur un béton humilié parce que caché, discrédité, invisibilisé en dépit de son rôle, ici structurel et partant, essentiel.

« Casser » une fois pour toutes, non seulement le béton appréhendé comme matériau mais aussi de façon plus abrupte, l’idéologie même du béton. On se portera dans ce cas, pour mener la charge, non pas à prendre en compte le seul béton-matériau mais aussi le béton-pensée, le cortège de théories attachées au matériau et qui en légitiment l’usage.

Aimer encore

De tels jeux de mime, avouons-le, sont à pleurer, tristes expédients d’une esthétique sociale consacrant le pastiche et n’osant même plus exposer le matériau pour ce qu’il est. Plutôt qu’y souscrire, on choisira plus vertueusement d’autres options, moins hypocrites : la stratégie alternative que représente la «réhab», en privilégiant la rénovation, ou encore le recours à des matériaux de construction moins polémiques que le béton, si leur coût est concurrentiel (ce qui reste présentement peu probable).

Une autre possibilité cependant, si le béton continue malgré tout d’inspirer, peut consister à miser sur le potentiel de ce matériau par trop réprouvé à se réformer, en faisant ce pari : le béton peut être, lui aussi, le vecteur d’un véritable bonheur architectural, et écologique qui plus est. On louera à cette entrée, tant les progrès de la technique se sont rendus prompts à livrer des bétons de plus en plus « propres », l’évolution « verte » des BFUP (Bétons Fibrés à Ultra-Hautes Performances), en voie sinon de décarbonation rapide, du moins d’allègement de leur charge polluante. Les additions cimentaires substituées au clinker, l’optimisation du dosage, le recours au recyclage des granulats font des BFUP non certes des produits parfaits mais la phalange la plus avancée, en matière environnementale, des bétons de haute technicité. De quoi inciter à recourir à leur service, à l’image de maintes réalisations récentes inspirant à la fois le respect et la dévotion – songeons au Mucem, à Marseille, signé Rudy Ricciotti, ou bien encore, également conçu par le Bandolais, pour la ville de Menton, au musée Jean-Cocteau collection Séverin-Wunderman, deux purs chefs-d’œuvre que transcende leur « bétonnité » pleinement assumée. Sans oublier des réalisations sans doute moins prestigieuses mais également respectables en termes de bétonisation bas carbone : l’immeuble Recygénie à Gennevilliers (A26), ou encore, à Vienne, dans la capitale autrichienne, le Bildungscampus Seestadt Aspern Nord (Thomas Zinterl en collaboration avec ZT Arquitectos Lda). Béton mon amour toujours, et pour toujours.

Résidence Recygénie, A26, Gennevilliers © Mickael Bouton

Par Paul Ardenne
Couverture : Affenfelsen, Marbourg, Allemagne © Gerald Grote

— Retrouvez l’article dans Archistorm 136 daté de février – mars 2026