La guerre pousse les architectes ukrainiens à repenser les principes mêmes de la reconstruction. Aux côtés de quelques confrères européens, ils expérimentent une architecture de la réparation dans laquelle l’urgence n’exclut plus la transformation. Réparer devient alors bien plus qu’un geste de survie : un acte d’architecture.

30 morts et 85 blessés. À Kyiv, l’attaque du 2 juillet 2026 est considérée comme la « pire » jusqu’alors enregistrée. Les autorités évoquent même la menace d’une action de grande envergure à l’encontre de la capitale ukrainienne. Depuis quatre ans, le pays est profondément meurtri. Au-delà des pertes humaines, nombre de paysages se trouvent dévastés.

« Nous voulions comprendre la logique des bombardements russes et nous avons mené en ce sens avec des étudiants en architecture une analyse des frappes. Nous avons compris qu’au-delà de la terreur, il s’agissait bel et bien d’atteindre l’identité du pays : en mars 2022, lors du siège de Tchernihiv, au nord de l’Ukraine, l’une des bombes larguées par l’aviation russe a explosé dans le jardin du Musée des antiquités ukrainiennes Vasyl Tarnovsky, le plus ancien du pays… Des statues sacrées connues sous le nom de babas de pierre, datant parfois du IXe siècle, ont, elles aussi, été détruites la même année à Izioum », indique Martin Duplantier. L’architecte français est, depuis 2014, présent en Ukraine où il passe désormais un quart de son temps.

Projet pilote Ukrainska 55, Kryvyï Rïh, Ukraine © Philipp Meuser

Pour Élisabeth Essaïan, architecte, co-commissaire de l’exposition « Patrimoines en résistance. De Tombouctou à Odessa », actuellement présentée à la Cité de l’Architecture et du Patrimoine à Paris, la Russie oscille entre paradoxe et perversité : « beaucoup d’objets visés sont eux-mêmes revendiqués par la Russie en tant que fondement de son histoire. En bombardant la Cathédrale de la Dormition à Kyiv, en mars 2026, elle cible le lieu même de ce que l’État russe considère être la naissance de la Russie orthodoxe. De même, en s’en prenant au patrimoine constructiviste de Kharkiv, la Russie s’attaque à l’héritage commun de la période soviétique, dont la spécificité ukrainienne avait été déniée », assure la chercheuse. Dans les banlieues, ce sont les tours et les barres qui sont éventrées. Dans les villages, des fermes anciennes.

À leur sujet, le pavillon ukrainien présentait lors de la précédente Biennale d’Architecture de Venise, DAKH : Vernacular Hardcore. Les commissaires Bogdana Kosmina, Michał Murawski et Kateryna Rusetska rappelaient à cette occasion une réalité des plus simples : un toit est la structure fondamentale d’un abri, sauf qu’aujourd’hui, en Ukraine, un toit constitue aussi le premier point d’impact des missiles et des éclats d’obus. Le pavillon prenait alors le parti d’exposer, d’un côté, la beauté fragile des techniques anciennes de construction rurale — les toits de chaume, de bois ou d’ardoise — de l’autre, l’architecture improvisée de survie face à la guerre. Il documentait par ailleurs, le travail de collectifs d’architectes et de citoyens — Livyj Bereh et KHARPP pour ne citer qu’eux — qui viennent réparer en urgence ces toitures détruites. « La guerre a finalement permis de révéler ce qui fait l’identité de l’Ukraine ; il y a aujourd’hui, à travers ce type d’initiative, une véritable reconnaissance du patrimoine rural », analyse Élisabeth Essaïan.

Projet d’une école souterraine, Martin Duplantier Architectes, Zaporijia, Ukraine © Martin Duplantier

Les grands ensembles érigés dans les années 1950 et 1960 faisaient, quant à eux, l’objet d’études critiques : ils sont, après tout, les reliquats de la période soviétique. « Ces immeubles ne devraient être ni conservés par attachement nostalgique, ni démolis par rejet esthétique », assure Philipp Meuser. L’architecte allemand s’est fait depuis plusieurs années le spécialiste des Plattenbauen et de ces autres systèmes constructifs préfabriqués. Son expertise lui permet aujourd’hui d’intervenir efficacement en Ukraine sur des ensembles touchés par les Russes. Il y voit l’opportunité d’une « réhabilitation » qui offre en même temps « l’occasion de corriger des faiblesses qui existaient bien avant la guerre : de mauvaises performances énergétiques, des systèmes de chauffage obsolètes, un manque d’accessibilité, une protection incendie insuffisante ou encore une trop forte dépendance à des réseaux centralisés. Réparer ne devrait donc pas signifier revenir à l’état antérieur à l’agression. Cela devrait constituer la première étape d’une modernisation de long terme », dit-il.

Son agence a développé un modèle à partir de deux projets pilotes se situant à Kryvyï Rih, ville industrielle du centre de l’Ukraine. Ils concernent des immeubles d’habitation de neuf étages appartenant à la série 94, « un modèle très répandu dans le pays », souligne-t-il. Ces deux programmes expérimentaux sont menés dans le cadre du programme de l’agence de coopération internationale allemande (GIZ) intitulé « Strengthening Urban Resilience » (Renforcer la résilience urbaine), en partenariat avec le bureau d’études ukrainien Nastroy Engineering. « Dans le bâtiment situé au 55, rue Ukrainska, un impact de missile a gravement endommagé une cage d’escalier au point qu’une grande partie a dû être démontée de manière contrôlée. Les éléments de structure adjacents ont ensuite été renforcés et une ancienne cloison intérieure a été transformée en nouveau mur extérieur, avant d’être isolée. L’objectif n’était donc pas de reconstruire intégralement le bâtiment d’origine, mais de sécuriser la partie restée intacte afin qu’elle puisse continuer à être habitée », explique l’architecte.

Au 8, rue Birkuna, des panneaux préfabriqués et des dalles fortement endommagés ont également été retirés de manière sélective. Les éléments porteurs détruits ont été remplacés par un système de renforcement hybride, notamment à l’aide de structures métalliques. Parallèlement, le bâtiment a été préparé pour une rénovation plus globale. « C’est à partir de ces deux opérations qu’est née la méthode de Kryvyï Rih. Il ne s’agit pas d’une solution technique brevetée, mais d’une démarche fondée sur une succession de décisions : d’abord éliminer les dangers immédiats, puis rétablir la sécurité structurelle, avant d’engager une modernisation à long terme. L’ambition n’est pas seulement de réparer deux immeubles, mais d’en faire des cas d’étude permettant de définir des méthodes reproductibles pour les nombreux bâtiments similaires que compte l’Ukraine », résume l’architecte allemand qui a résumé sa pensée dans un livre — The Kryvyi Rih Method — en libre accès sur le site internet de l’éditeur Dom Publishers.

Projet Académie des Beaux-Arts, Martin Duplantier Architectes, Lviv, Ukraine © Martin Duplantier

De son côté, Martin Duplantier — dont l’agence est implantée à Lviv, Kyiv et Odessa — étudie pour l’heure la manière de réparer les écoles bombardées mais aussi de les « renforcer ». L’UNESCO a recensé plus de 3 400 établissements endommagés et près de 365 totalement détruits. Nombre de ces édifices sont, eux aussi, hérités de la période soviétique. « C’est une architecture de contrôle et de discipline. Nos interventions d’urgence doivent également permettre de recomposer ces espaces pour offrir plus d’interaction entre les enfants et permettent plus de créativité. Améliorer le patrimoine scolaire est aussi un défi écologique », rappelle-t-il. Les cas les plus compliqués sont situés dans une frange de 40 km à partir du front. « Les enfants n’ont pas le temps nécessaire pour se replier dans un abri ; les bombes sont beaucoup trop rapides. Aussi les cours sont dispensés dans les sous-sols. Maintenir le système éducatif est pourtant essentiel. L’état recense plusieurs dizaines de milliers d’enfants déscolarisés depuis le COVID », souligne-t-il.

Dans ce contexte, l’architecte français développe un modèle d’école souterraine : « les expériences finlandaise et israélienne nous montrent qu’il faut trouver une utilité pour ces espaces en temps de paix sinon il ne sont pas entretenus et deviennent inutilisables à l’avenir », affirme-t-il. Ces écoles sont imaginées pour être réalisées au plus près de la ligne zéro ; la mise en chantier fait l’objet de recherches poussées afin d’être hors de portée des attaques russes. « Nous sommes sous la menace des drones ; il faut en conséquence protéger ces sites de construction avec des filets mais aussi avec des brouilleurs d’ondes », assure Martin Duplantier.

Face à la destruction massive des villages ukrainiens, de nombreux habitants veulent, de leur côté, reconstruire vite, quitte à bâtir des structures standardisées en béton ou en tôle qui effacent l’histoire locale. Pour éviter cet écueil, Slava Balbek, fondateur de l’agence d’architecture balbek bureau, a créé un générateur en ligne. Cet outil gratuit permet aux villageois dont la maison a été détruite de configurer et de concevoir en quelques clics les plans d’une nouvelle maison respectant scrupuleusement le style architectural traditionnel de leur propre région. Ce projet repose sur une vaste enquête ethnographique ; des équipes de bénévoles ont parcouru les campagnes de la région de Kyiv pour photographier, relever et numériser les façades, la forme des fenêtres, les ornements en bois ou encore les peintures traditionnelles. « Ce projet est une manière de faire comprendre que l’environnement bâti a une valeur. Beaucoup d’Ukrainiens n’en avaient pas conscience jusqu’à ce que la guerre agisse comme un révélateur », affirme Élisabeth Essaïan.

Aux côtés de ce projet intitulé RE:Ukraine Villages, Slava Balbek imagine RE:Ukraine Community Hub : des centres d’accueil dans les zones libérées comme à Vorzel, près de Boutcha ; et RE:Ukraine Housing : un système de modules d’habitation temporaires en bois pour reloger rapidement les réfugiés et les déplacés internes. « L’Ukraine a l’une des cultures constructives en bois les plus spectaculaires au monde. Son patrimoine compte même des églises sans clou qui rivalisent avec les temples du Japon. Nous devons repartir de ces traditions. Toutefois la guerre a fait disparaître des corps d’état en mobilisant de nombreux hommes sur le front. Il faut désormais former des femmes au métier de la construction et penser à adapter les outils. Les Ukrainiens ont su ces dernières années développer des techniques d’impression 3D particulièrement efficaces », souligne Martin Duplantier. Si bien des initiatives relèvent du bricolage, d’autres sont le fait de la plus haute technologie. « L’enseignent des systèmes paramétriques, la conception 3D ou encore la cartographie, se sont particulièrement développés en Ukraine. La guerre a permis ce bond technologique sans précédents, en plus d’orienter les problématiques sur les questions environnementales et les enjeux de la durabilité », souligne Élisabeth Essaïan

Projet Ukrainian-French Cultural Space, restauration de la demeure Uvarov-Tereshchenko et création d’un centre culturel, Martin Duplantier Architectes, région de Kyiv, Ukraine © Martin Duplantier

Reste, ensuite, la question de la construction ; le pays subit des déplacements massifs de population et Lviv, la principale métropole à l’ouest du pays, en contact direct avec l’Union Européenne, se montre la plus attractive ; KhSA, l’école d’architecture de Kharkiv y a d’ailleurs été déplacée. Dans ces circonstances, la municipalité se montre dans l’obligation de construire. La pression foncière augmente plus encore avec l’appétit des promoteurs qui y voit de belles opportunités économiques. Des concours sont ainsi lancés et Martin Duplantier a répondu à l’un d’entre eux avec l’agence TER. « Plutôt que de construire sur des hectares de forêts et de jardins ouvriers comme suggéré par les autorités, nous proposons d’utiliser les friches disponibles en ville, notamment situées à proximité des transports en commun pour assurer le développement de la ville. Je connais, pour travailler à les réparer, les erreurs initiées par la reconstruction française. Je sais combien il coûte de faire la ville sans équipements, sans mobilité publique… et nous devons alerter les autorités sur ce risque », dit-il. Ce projet est ainsi une manière d’affirmer la pertinence de la transformation. « Nous nous heurtons cependant à des différences culturelles ; le neuf reste, en Ukraine, plus recherché que la réhabilitation », dit-il.

En ce sens, l’implication d’architectes européens permet à l’Ukraine de profiter d’une autre expertise et, peut-être même, de s’émanciper de réflexes souvent hérités de l’ère soviétique. « Les acteurs occidentaux apportent des méthodes de programmation à long terme, des exigences en matière de documentation et de transparence, des standards énergétiques, des expériences comparatives et des capacités de financement. Tout cela est indispensable. Mais cela peut aussi conduire à rechercher trop longtemps une solution parfaite, alors que le terrain impose d’agir immédiatement. À l’inverse, l’urgence peut conduire à pérenniser des solutions provisoires qui seront difficiles à transformer », prévient Philipp Meuser.

La guerre, à dire vrai, bouleverse les manières de bâtir et, au-delà, elle interroge les modes de décision et de coopération. « L’héritage soviétique avait défait tous les systèmes d’entraide, entre voisins notamment. La réflexion menée sur l’acte de bâtir en temps de guerre conduit à renoncer à une vision concurrentielle de l’architecture et à une approche en silo de la construction ; elle porte aussi sur la manière de mobiliser les habitants », observe Élisabeth Essaïan. Cette évolution dépasse ainsi largement les seules questions constructives. Elle dessine une autre manière de (re)fabriquer la ville, fondée sur la participation autant que sur la réparation. Plus qu’un retour à l’avant-guerre, la reconstruction ukrainienne esquisse ainsi un nouveau modèle autrement plus collectif. Peut-être même solidaire.

Par Jean-Philippe Hugron

Visuel à la une : Photo Exposition « Patrimoines en résistance », vue intérieure de la Cathédrale d’Odessa après sa restauration, Ukraine 2026. Extrait d’un film Iconem © Unesco/Iconem

 

— Retrouvez l’article dans Archistorm 139 daté septembre – octobre 2026