À Montreuil, à la fois vecteur de représentation et réel support narratif, ce campus aux usages multiples accueille désormais les bureaux du pluridisciplinaire YARD.

Historiquement, le site abritait les usines d’origine Beromet – une entreprise spécialisée dans la fabrication d’appareillage électrique et d’outillage de sécurité, logée depuis les années 1950. C’est à partir de ce passif industriel qu’aujourd’hui, à l’initiative d’Exbrayat Enrico Architectes ce lieu aux qualités fragmentées, fuyant la dichotomie travail/foyer, se réinvente en résonance avec l’identité de son occupant.

Catalyseur de création et d’usages

L’endroit prend forme et s’affirme grâce au duo fondateur Benjamin Exbrayat et Maxime Enrico, comme une extension directe du langage créatif et de la vision YARD. Après une phase d’expertise initiale, avec à l’esprit le réel potentiel du site, réévaluant sa structure unique avec ses bâtiments, une double intention s’est imposée clairement : en plus du travail d’analyse, il fallait avant tout comprendre les attentes du créatif qui allait l’investir – ici à la recherche d’un vrai foyer professionnel, d’une scène de création mais aussi d’un espace de vie et de rencontre.

Près d’un an et demi d’études et de dialogues plus tard, avec une livraison en septembre 2025, le projet, marqué d’un ADN clair, révèle une esthétique brutaliste et moderne, relative aux intérieurs comme aux extérieurs, entre surfaces en béton, aluminium et une sélection de matériaux issus du réemploi. Une volonté des architectes de conjuguer expression radicale et sensibilité contemporaine, avec une matérialité qui soutient l’identité du créatif, YARD. Le sourcing de mobilier, majoritairement signé Hall Haus et Maximum, prolonge cette écriture par un design pensé responsable et adaptatif.

Ici « chaque volume devient le support d’une manière singulière de travailler, en écho à la diversité des activités de YARD ». Se reposant sur les différences assumées que confère ce site, le binôme conçoit un ensemble aux frontières volontairement floutées et à la lecture adoucie. Espaces et usages sont alors réinventés pour in fine révéler un lieu habité, de convergence, totalement intelligent et évolutif.

Lieu polymorphe unifié

Après un refus assumé pour des bureaux standards et avec l’envie d’investir « un bâtiment qui ne se limite pas seulement à exister, mais qui est en mouvement », une méthode en double strate s’est imposée avec une phase d’analyse laissant ensuite place à l’intuition.

« Il ne s’agit pas de restaurer un site existant, mais d’inventer un lieu à partir de ses strates, de ses épaisseurs, de ses potentiels d’usages. Cette opération s’articule autour de trois ambitions majeures : requalifier un patrimoine dégradé, incarner une identité forte, et proposer un environnement de travail capable de dépasser les conventions programmatiques. » Benjamin Exbrayat, Architecte et cofondateur, Exbrayat Enrico Architectes

L’enjeu principal résidait dans la lecture des qualités spatiales existantes, afin de penser un système logique et une communication naturelle entre les bâtiments : lire chaque volume, comprendre chaque structure et chaque matérialité, pour envisager une transformation cohérente sans les lisser. Sans chercher à homogénéiser, le duo active les différences présentes et les valorise.

C’est dans cette logique que le site s’articule, rythmé par quatre entités distinctes, chacune arborant des dimensions et spécificités propres (facilitant naturellement l’attribution des usages) – toutes nommées rapidement afin d’en définir la fonction logique pour obtention d’un ensemble final cohérent : la fabrique, la galerie, la grande halle et la rue intérieure. Voulant relier sans uniformiser, la circulation du complexe s’est entièrement réécrite, et instaure aujourd’hui une continuité notable entre ces bâtiments hétérogènes (inexistante auparavant).

Le complexe, pensé ici comme « un média en soi », brouille les frontières entre privé et public en combinant lieux partagés et plus confidentiels. Trois grandes typologies structurent le projet : des espaces publics, ouverts et programmatiques. La halle événementielle est pensée dans sa forme la plus brute : un sol en béton, une neutralité assumée pour accueillir l’imprévisible. Des espaces plus hybrides, à l’image de la galerie, pensés comme linéaires, traversants, à la limite entre intérieur et extérieur, entre travail et exposition. Enfin, des espaces plus intimes, comme les bureaux installés dans l’ancien bâtiment administratif, fermés sans être isolés, restant toujours connectés à l’édifice dans sa globalité.

L’ensemble interroge, en finalité, son rôle dans ce tissu urbain largement résidentiel qu’est Montreuil. L’implantation du projet dans cette commune n’est pas un choix par défaut, mais un geste fondateur. « Quitter Paris, c’est affirmer une volonté de décentrage et d’ancrage, d’ouverture vers un tissu urbain vivant, en phase avec la dimension sociale et culturelle du projet. La réhabilitation prend ici une portée plus large : un acte architectural, mais aussi politique et territorial. » En travaillant avec les acteurs locaux, en intégrant des associations et en ouvrant certains espaces à des usages partagés, le projet s’inscrit dans une dynamique plus vaste : celle du Grand Paris.

Entretien

Maxime Enrico et Benjamin Exbrayat, Architectes fondateurs, Exbrayat Enrico Architectes

Quels sont les éléments qui vous ont particulièrement marqués dans votre lecture du site, et comment ont-ils nourri le projet ?

Chaque projet impose la création d’une méthodologie de travail spécifique, permettant de lire et de comprendre ce qui doit être transformé à partir de l’existant. Face à la généricité des immeubles de bureaux, la réhabilitation de ce site industriel nous est ainsi apparue comme une opportunité de questionner à la fois les usages et les dimensions traditionnelles du travail.

L’enjeu ici résidait dans notre capacité à transformer cet ensemble industriel en une « maison » pour l’agence YARD. Il s’agissait de croiser plusieurs investigations pour faire de cette addition de volumes singuliers un ensemble cohérent, capable d’offrir une grande diversité d’usages. Notre démarche s’est structurée autour de quatre points. Comprendre l’existant, ses dimensions, ses espaces, sa matière et son système constructif, afin de définir les qualités intrinsèques de chaque entité. Nommer les espaces pour caractériser les manières de vivre et de travailler induites par leur typologie. Affiner une programmation capable de révéler le potentiel de chaque espace. Comprendre comment relier ces entités pour transformer une addition de volumes indépendants en un ensemble cohérent.

Ce travail nous a également amenés à questionner le dimensionnement des programmes, afin de favoriser l’émergence de nouvelles formes d’usages. Le projet est enfin envisagé comme un média en soi, capable de porter et de rendre visibles les activités de YARD. C’est l’ensemble de ces éléments qui a nourri notre lecture du site.

Quelles ont été les contraintes les plus fertiles du site existant ?

Transformer un lieu industriel de production en campus de bureaux revient à considérer les contraintes existantes comme des ressources de projet. Les formes, les dimensions et les proportions des espaces n’avaient pas été conçues pour accueillir le programme envisagé. C’est précisément cet écart qui a constitué le point de départ de notre réflexion. Notre travail a consisté à comprendre comment tirer le meilleur parti de ces contraintes pour en faire des atouts spatiaux. Plutôt que de normaliser les volumes, nous avons choisi de nous appuyer sur leurs spécificités pour faire émerger les singularités du projet. Chaque espace, par sa géométrie, sa hauteur ou sa matérialité, propose une situation particulière. Cette absence de standard devient alors une qualité. Elle permet de développer des espaces de travail différenciés, capables d’accueillir des usages variés et évolutifs. Le projet ne cherche pas à lisser l’existant, mais à en révéler le potentiel, Entretien Maxime Enrico et Benjamin Exbrayat, Architectes fondateurs, Exbrayat Enrico Architectes en faisant de chaque contrainte une opportunité de conception. C’est dans cette capacité à transformer les limites du site en moteur de projet que réside la richesse de cette réhabilitation. Le projet cherche à dépasser la dichotomie entre espace de travail et espace de vie.

Quels sont les dispositifs spatiaux qui traduisent concrètement cette hybridation ?

Pour tenter d’apaiser une réalité souvent dure du monde du travail, les espaces de bureaux ont longtemps essayé de transformer le lieu du travail en lieu de jeu. On a vu l’apparition de grands projets caractérisés par la fabrication d’espaces soi-disant ludiques, colorés, etc., souvent réduits à un agencement dans un grand open space.

Dans le cas de YARD, il y a un double enjeu :

1- redéfinir la relation des utilisateurs avec leur espace de travail pour justifier le fait de revenir travailler physiquement dans l’entreprise

2- justifier le départ de Paris intramuros pour venir travailler en première couronne à Montreuil.

Pour répondre à cette double problématique, le projet conçoit la nouvelle maison de YARD. La maison comme un nouveau foyer, un lieu domestique dans lequel on vit, on travaille, on accueille des amis, on évolue, on grandit…

Le projet a donc été pensé comme une maison augmentée. Tous les espaces offrent des usages multiples qui appartiennent à la fois au monde du travail et au monde du foyer.

Fiche technique :
Maîtrise d’ouvrage : YARD
Maîtrise d’oeuvre : Exbrayat Enrico Architectes
Entreprises : Savills (AMO et Économie), RAAI (BET Structure), Qiimcy (BET Fluides)
Surface : 1 600 m2
Budget : 4,5 M€ HT
Programme : Réhabilitation et transformation de quatre halles industrielles en bureaux et espace événementiel

Par Morgane Burlotto
Tous les visuels sont de © Jean-Baptiste Thiriet

— Retrouvez l’article dans archistorm 138 daté juin – août 2026